Léo Delibes

Lakmé

Opéra en trois actes

Libretto von Pierre Edmond Julien Gondinet und Philippe-Émile-François Gille

Uraufführung: 14.04.1883, Opéra Comique, Salle Favart, Paris

Personnages
Gérald
Frédéric
Nilakantha
Hadji
Un Domben (diseur de bonne aventure)
Un Marchand
Un Cipaye
Lakmé
Ellen
Rose
Mistress Bentson
Mallika
Hindous, hommes et femmes, officiers anglais et dames anglaises, matelots, bayadères, marchands chinois, musiciens, brahmanes, etc.

La scène se passe, de nos jours, dans une possession anglaise de l’Inde.

Acte premier

Un jardin très ombragé où croissent et s’entremêlent toutes les fleurs de l’Inde. – Au fond, une maison peu élevée, à demi cachée par les arbres. L’image du Lotus sur la porte d’entrée et plus loin une statue de Ganeça, idole à tête d’éléphant, dieu de la sagesse, donnent à cette mystérieuse habitation l’aspect d’un sanctuaire. Au fond, le commencement d’un petit cours d’eau qui se perd dans la verdure. – Le jardin est entouré d’une frêle clôture de bambou. – C’est le lever du jour.

Scène première

Hadji, Mallika, Nilakantha, puis Hindous, Hommes et Femmes.

Au lever du rideau, Hadji et Mallika vont ouvrir la porte du jardin à des hindous, hommes et femmes, qui entrent avec recueillement.

CHOEUR.
A l’heure accoutumée,
Quand la plaine embaumée
Par l’aurore enflammée
Fête le jour naissant,
Unissons nos prières
Pour calmer les colères
De Brahma menaçant.
NILAKANTHA, sortant de sa demeure.
Soyez trois fois bénis, vous qui rendez hommage
Au prêtre abandonné qu’on raille et qu’on outrage.
De nos vainqueurs odieux
Nous lasserons les colères,
Ils ont pu chasser nos dieux
De leurs temples séculaires!
Mais, sur leurs têtes, Brahma
A suspendu sa vengeance,
Et, quand elle éclatera,
Ce sera la délivrance.
Dans ma retraite, aujourd’hui,
La puissance de Dieu brille,
Je le vois, je monte à lui
Quand j’entends prier ma fille.

Scène II

Les Mêmes, Lakmé.

A ce moment, on entend la voix de Lakmé dans la demeure du brahmane. Tous les hindous se prosternent.

LAKMÉ.
Blanche Dourga,
Pâle Siva!
Puissant Ganeça!
O vous, que créa Brahma,
Apaisez-vous,
Protégez-nous!

A la fin du chant sacré, Lakmé a paru sur le seuil de la demeure du brahmane et mêle sa prière à celle des hindous.

NILAKANTHA, aux hindous.
Allez en paix, redites, en partant,
La prière au matin, allez, Dieu vous entend.
REPRISE DU CHOEUR.
A l’heure accoutumée, etc.

Tout le monde sort, à l’exception du brahmane, de Lakmé et de ses deux serviteurs.

Scène III

Les Mêmes, moins Le Choeur.

NILAKANTHA.
Lakmé, c’est toi qui nous protèges,
Et si je puis braver les haines sacrilèges
De l’ennemi triomphant,
C’est que Dieu prend pitié de ta candeur d’enfant.
LAKMÉ.
Lorsque Brahma, dans sa clémence,
En broyant une fleur fit la terre et le ciel,
Il y laissa le miel,
Et ce fut l’espérance.
NILAKANTHA.
Il faut que je te quitte à l’instant.
LAKMÉ.
Quoi déjà?
NILAKANTHA.
Sois sans crainte!
Dans la pagode sainte,
Qui reste encor debout à la ville on m’attend,
La fête de demain m’appelle.

Aux serviteurs.

Restez près de Lakmé!
HADJI.
Nous veillerons sur elle!
MALLIKA.
Nous veillerons tous deux!
NILAKANTHA.
Je serai de retour
Avant la fin du jour!

Ensemble.

LAKMÉ, HADJI, MALLIKA.
Que le ciel te protège,
Te guide par la main,
Chasse tout sacrilège
Au loin de ton chemin!
NILAKANTHA.
Que le ciel me protège,
Me guide par la main,
Chasse le sacrilège
Au loin de mon chemin!

Nilakantha s’éloigne accompagné jusqu’à la porte par Lakmé et ses deux serviteurs. Hadji rentre dans la maison.

Scène IV

Lakmé, Mallika.

LAKMÉ, après s’être débarrassée de quelques bijoux qu’elle a posés sur une table en pierre.
Viens, Mallika, les lianes en fleurs
Jettent déjà leur ombre
Sur le ruisseau sacré qui coule, calme et sombre,
Eveillé par le chant des oiseaux tapageurs.
MALLIKA.
Oh! maîtresse, c’est l’heure où je te vois sourire,
L’heure bénie où je puis lire
Dans le coeur toujours fermé
De Lakmé!

Ensemble.

Sous le dôme épais où le blanc jasmin
A la rose s’assemble,
Sur la rive en fleurs, riant au matin,
Viens, descendons ensemble.
Lentement glissons, sur le flot charmant,
Et d’une main nonchalante
Ridons doucement
L’onde frémissante;
Viens, gagnons le bord
Où la source dort,
Où l’oiseau chante!
LAKMÉ.
Mais je ne sais quelle crainte subite
S’empare de moi,
Quand mon père va seul à leur ville maudite,
Je tremble d’effroi!
MALLIKA.
Pour que le dieu Ganeça le protège,
Jusqu’à l’étang où s’ébattent joyeux
Les cygnes aux ailes de neige,
Allons cueillir les lotus bleus!

Reprise de l’ensemble.

Sous le dôme épais où le blanc jasmin
A la rose s’assemble,
Sur la rive en fleurs, riant au matin,
Viens, descendons ensemble.
Viens, gagnons le bord
Où la source dort,
Où l’oiseau chante!

Pendant les dernières mesures du chant, Mallika a détaché une petite barque qui était amarrée dans les roseaux; Lakmé y monte, suivie de Mallika qui a pris l’aviron; la barque s’éloigne et leurs voix s’éteignent dans le lointain.

Scène V

Gérald, Frédéric, Ellen, Rose, Mistress Bentson.

On entend des éclats de rire en dehors de la clôture du jardin.

ROSE. Que voyez-vous?
FRÉDÉRIC. Je vois un jardin.
ELLEN. Et vous, Gérald?
GÉRALD. Je vois de très beaux arbres.
ELLEN. Il n’y a personne?
GÉRALD. Je ne sais pas.
ROSE. Regardez bien.
FRÉDÉRIC. Ce n’est pas commode, à travers une pareille clôture.
ELLEN. Essayez d’écarter les bambous!
MISTRESS BENTSON. Mesdemoiselles, mesdemoiselles, soyez prudentes.
GÉRALD. Tiens, je vois la statue de Ganeça, le dieu de la sagesse.
FRÉDÉRIC. Je vois une feuille de lotus dessinée sur la porte. C’est la demeure d’un brahmane.
ROSE ET ELLEN. D’un brahmane!
FRÉDÉRIC. Allons-nous-en!
ROSE ET ELLEN. Pourquoi?
FRÉDÉRIC. Parce qu’il ne faut pas plaisanter avec ces gens-là.
ELLEN, écartant les bambous. Oh! moi, je veux absolument voir le jardin d’un brahmane.
MISTRESS BENTSON. Miss Ellen, soyez prudente!
ELLEN. Oh! il est trop tard!

Les bambous ont cédé, elle est entrée dans le jardin.

MISTRESS BENTSON. Oh! miss Ellen!
ROSE. La brèche est faite, on peut passer.
MISTRESS BENTSON, éperdue. Miss Rose, vous aussi!
GÉRALD. Nous ne pouvons plus reculer, vénérable mistress Bentson.
MISTRESS BENTSON, entrant en faisant la grimace. Mais je ne sais pas chez qui nous sommes.
FRÉDÉRIC. Moi, je le sais très bien. Je ne connais pas le propriétaire de ce petit temple, mais j’ai beaucoup entendu parler de lui.
GÉRALD. Très positivement, nous n’avons pas été présentés.
FRÉDÉRIC. Nous nous livrons là à une plaisanterie extrêmement dangereuse.
ROSE, vivement. N’effrayez pas mistress Bentson.
ELLEN. Oh! non, ne l’effrayez pas!
MISTRESS BENTSON. Permettez, mesdemoiselles, je suis votre gouvernante, la prudence est un devoir pour moi.
ROSE. La prudence, oui; mais la peur?
MISTRESS BENTSON. La peur aussi. Quand M. le gouverneur a daigné me confier sa fille et sa nièce, il m’a recommandé d’avoir peur. Je me suis engagée à avoir peur. J’ai peur!
ELLEN, gaiement, à Rose. Vois comme c’est joli.
ROSE. Quel adorable fouillis de feuilles et de fleurs!
FRÉDÉRIC. Prenez garde aux serpents, sous les fleurs, miss Rose!
ELLEN. Comme elle est coquette, cette rivière, toute bordée de verdure.
ROSE. Elle a l’air de s’allonger dans une courbe gracieuse pour arriver jusqu’ici.
ELLEN. Vois donc ces belles fleurs.
FRÉDÉRIC. N’y touchez pas, miss Ellen, ce sont des daturas, des daturas stramonium, très inoffensifs en Angleterre, mais, sous ce beau ciel indien, il suffirait d’en mettre une feuille sous vos jolies dents …
MISTRESS BENTSON. Pour être empoisonnée?
GÉRALD. Pour être empoisonnée.
FRÉDÉRIC. Parfaitement, mistress Bentson.
MISTRESS BENTSON. C’est un pays abominable.
FRÉDÉRIC. Si vous me permettiez de vous parler raison …
ROSE. Nous ne voulons pas!
ELLEN. Non, non, nous ne voulons pas!
FRÉDÉRIC. Voyons, Gérald, toi qui as des droits ou du moins un semblant de droits, puisque tu auras le bonheur d’épouser miss Ellen dans quelques semaines …
GÉRALD. Je n’userai jamais de mes droits pour contrarier ma femme.
ELLEN, lui tendant la main. A la bonne heure, voilà une bonne parole!
FRÉDÉRIC. Oh! ces amoureux! A Gérald. L’aventure, d’ailleurs, ne te déplaît pas. A miss Ellen. Vous ne le connaissez pas bien, miss Ellen; il aime le danger, il y met de la poésie! c’est un rêveur de l’impossible, un enthousiaste de l’inconnu; il se perd avec amour dans les nuages bleus …
ELLEN, vivement. Je ne le lui reproche pas.
FRÉDÉRIC, gaiement. Au contraire, n’est-ce pas? C’est moi qui suis prosaïque. Je vous jure pourtant que si j’étais seul …
ROSE. Quoi? Nous ne nous exposons pas beaucoup, puisque nous ne rencontrons personne. On dirait cette demeure inhabitée.
FRÉDÉRIC. Je vous répète qu’elle est parfaitement habitée par un brahmane fanatique qui se nomme Nilakantha. Il desservait une pagode que la conquête a ruinée, ce qu’il nous pardonne difficilement.
MISTRESS BENTSON. Mais j’en vois encore partout des pagodes!
FRÉDÉRIC. Dans les villes, oui; nous aurons même demain une des plus grandes fêtes hindoues. Tous les brahmanes des environs vont se réunir à la grande pagode, mais dans les campagnes, le culte disparaît peu à peu. Nilakantha s’est retiré sur ce coin de terre qu’il a consacré à Brahma, de sa propre autorité, et il vit des modestes offrandes de quelques hindous qui lui sont fidèles. Il a une fille.
ELLEN. Une fille?
MISTRESS BENTSON. Ces gens-là ont des filles?
FRÉDÉRIC. Elle se nomme Lakmé.
ELLEN. Oh! le joli nom: Lakmé.
ROSE. Je voudrais bien la voir.
FRÉDÉRIC. Il ne manquerait plus que cela. Mais vous ne savez donc pas, Européenne que vous êtes, que cette petite personne, née dans une pagode, vouée à quelque Dieu ou à quelque déesse du ciel indien, se croit elle-même d’essence divine? Elle méprise tout ce qui se passe en dehors de cette enceinte et elle ne se montre pas.
ELLEN. Et vous croyez qu’elle est belle?
FRÉDÉRIC. Ravissante, dit-on.

Morceau d’ensemble.

ELLEN.
Quand une femme est si jolie
Elle a bien tort de se cacher.
FRÉDÉRIC.
Dans ce pays tout est folie
Et j’admets tout, moi, sans broncher.
GÉRALD.
Une idole qu’on divinise!
ROSE.
Que l’on enferme avec ferveur!
GÉRALD.
Et qui jamais ne s’humanise!
MISTRESS BENTSON.
Je la crois laide à faire peur!
ELLEN.
Une femme est toujours sensible
Au juste hommage qu’on lui rend.
FRÉDÉRIC.
En Europe, c’est bien possible,
Mais ici, c’est tout différent!

Ensemble

GÉRALD, ROSE, ELLEN, MISTRESS BENTSON.
Beaux faiseurs de systèmes,
Amoureux du changement,
Laissez là vos poèmes
Et raisonnons froidement;
Les femmes sont partout les mêmes,
Fort heureusement.
FRÉDÉRIC.
Je hais tous les systèmes,
J’observe tout simplement
Sans faire de poèmes,
Les femmes changent vraiment
Et ne sont point partout les mêmes,
Fort heureusement!
ELLEN.
Si nous cherchions un peu sa trace
Dans cet enclos mystérieux?
FRÉDÉRIC.
Oh! non – ce serait d’une audace
A faire bondir tous leurs dieux.
ROSE, railleuse.
A-t-elle une grâce divine?
FRÉDÉRIC, avec bonhomie.
Mon Dieu! moi, je me l’imagine.
GÉRALD, raillant.
Faudrait-il vivre à ses genoux?
MISTRESS BENTSON, ironique.
Dites donc qu’elle est mieux que nous.
FRÉDÉRIC.
Je ne dis pas cette sottise,
Non … Mais, sous ce beau ciel de feu,
Les femmes que leur soleil grise,
Des nôtres diffèrent un peu.
Leur vertu bizarre
Manque d’apparat;
L’amour s’en empare
Sans loi ni contrat.
Ce n’est plus l’amour aux façons coquettes,
Ce n’est plus ce tendre et doux sentiment,
Un bonheur d’allures discrètes
Qui finit très moralement.
Non, leur coeur s’enivre
Du plaisir d’aimer,
Et pour elles, vivre
Ce n’est que charmer!
ELLEN.
Ce sont des femmes idéales
Qui charment instantanément
Et nous leur paraîtrons banales,
Nous qui voulons plaire autrement.
Nous sommes conquises
Avec moins d’éclat;
De peur des surprises
La raison combat.
Mais elles n’ont pas, vos enchanteresses,
Les effrois charmants des premiers aveux,
Ni les troubles, ni les ivresses
D’un bonheur que l’on rêve à deux.
Ces beautés célestes
Savent tout charmer,
Mais nous, plus modestes,
Nous savons aimer.
FRÉDÉRIC.
Ne croyez pas que je compare.
ELLEN ET ROSE.
C’est votre esprit qui vous égare.
GÉRALD, riant.
Il est naïf, en vérité!
FRÉDÉRIC.
Je dis ce qu’on m’a raconté.

Reprise de l’ensemble.

GÉRALD, ELLEN, ROSE, MISTRESS BENTSON.
Beaux faiseurs de systèmes,
Amoureux du changement,
Laissez là vos poèmes
Et raisonnons froidement;
Les femmes sont partout les mêmes.
Fort heureusement!
FRÉDÉRIC.
Je hais tous les systèmes,
J’observe tout simplement,
Sans faire de poèmes,
Les femmes changent vraiment,
Et ne sont pas partout les mêmes,
Fort heureusement!
ROSE, apercevant les bijoux sur la table de pierre. Tiens des bijoux de femme!
ELLEN. De la fille du brahmane!
ROSE. Qu’ils sont gracieux de forme!
FRÉDÉRIC, vivement. Mesdemoiselles! n’y touchez pas.
ELLEN. Rassurez-vous, je n’y toucherai pas puisqu’ils sont sacrés. Mais Gérald pourrait en prendre le dessin.
FRÉDÉRIC. Vous voulez qu’il s’installe avec ses crayons?
GÉRALD. Pourquoi pas?
FRÉDÉRIC. Comment! pourquoi pas? … Parce qu’en entrant ici, nous n’avons pas seulement commis une violation de domicile condamnable en tous pays, mais un véritable sacrilège, la demeure d’un brahmane étant sacrée comme la pagode elle-même. Or, un sacrilège commis par un Européen n’est jamais resté impuni. Le coupable tombe un jour ou l’autre frappé par une main invisible.
MISTRESS BENTSON. Ah! mon Dieu, pourquoi ne nous avez-vous pas dit ça tout de suite?
GÉRALD. Les officiers de Sa Majesté la reine d’Angleterre se moquent des brahmanes.
FRÉDÉRIC. Il ne s’agit pas de courage avec des ennemis qui ne se montrent jamais, qui poursuivent leur vengeance dans l’ombre sans se hâter, attendant l’instant propice, sûrs que pas un des leurs ne les dénoncera. Rappelez-vous que nous sommes en pays conquis.
MISTRESS BENTSON. Oui! oui! en pays barbare. Quand je pense que nous serions si bien à Londres, à Hyde-Park, humant ce joli brouillard qui nous fait le teint frais. Maintenant, mesdemoiselles, j’userai de mon autorité.
GÉRALD. Je propose une transaction. Vous allez retourner à la ville, respectable mistress Bentson.
MISTRESS BENTSON. Merci.
GÉRALD. Avec ces demoiselles et Frédéric. Moi, je resterai pour copier ces bijoux qui plaisent à miss Ellen.
ELLEN, à Gérald. Si pourtant vous deviez courir un danger …
GÉRALD, riant. Pas le moindre. Aussitôt que je vois arriver quelqu’un, je me sauve. Je n’y mettrai pas d’amour-propre.
ELLEN. Je porterai ces bijoux-là, le jour de notre mariage.
GÉRALD. C’est alors que je les trouverai jolis.
MISTRESS BENTSON. Eh bien, mesdemoiselles?
ROSE à Ellen. Je regrette de m’en aller.
ELLEN. Je le regrette bien davantage.
FRÉDÉRIC, à Gérald. Rappelle-toi que tu as tort.
MISTRESS BENTSON. Monsieur Frédéric …
FRÉDÉRIC, en sortant. C’est un héros, lui! Tu es un héros! Et moi je suis ridicule … parfaitement ridicule … Voilà, généralement en ce monde, le sort des hommes sages.
MISTRESS BENTSON. Monsieur Frédéric …

Ils sortent.

Scène IV

GÉRALD, seul, se préparant à dessiner.

Air.

Prendre le dessin d’un bijou,
Est-ce donc aussi grave? Ah! Frédéric est fou!

Il se dirige vers les bijoux, puis s’arrête.

Mais d’où vient maintenant cette crainte insensée?
Quel sentiment surnaturel
A troublé ma pensée
Devant ce calme solennel!

S’animant.

Fille de mon caprice
L’inconnue est devant mes yeux.
Sa voix à mon oreille glisse
Des mots mystérieux!
Fantaisie aux divins mensonges,
Tu reviens m’égarer encor,
Va, retourne au pays des songes,
O fantaisie aux ailes d’or!

Prenant un bracelet.

Au bras poli de la païenne
Cet annelet doit s’enlacer,
Elle tiendrait toute en la mienne
La main qui seule y peut passer,

Prenant un anneau.

Ce cercle d’or, je le suppose,
A suivi les pas voyageurs
D’un petit pied qui ne se pose
Que sur la mousse ou sur les fleurs!

Prenant le collier.

Et ce collier encor parfumé d’elle,
De sa personne encor tout embaumé,
A dû sentir battre son coeur fidèle
Tout tressaillant au nom du bien-aimé!
Non, non!
Fuyez, chimères,
Rêves éphémères,
Qui troublez ma raison!
Fantaisie aux divins mensonges,
Tu reviens m’égarer encor,
Va, retourne aux pays des songes,
O fantaisie aux ailes d’or!

Renonçant à dessiner. Eh bien! non! Je ne veux plus toucher à ces bijoux. Ce serait, pour moi, comme une profanation. Lakmé, elle s’appelle Lakmé. Il va pour s’en aller quand il entend la voix de Lakmé sur la barque. C’est elle, les mains pleines de fleurs. C’est elle!

Il se cache dans un massif d’arbustes.

Scène VII

Gérald, caché, puis Lakmé et Mallika.

Ensemble.

MALLIKA, LAKMÉ, devant la statue de Ganeça.
O toi qui nous protèges,
Garde-nous des pièges
De nos persécuteurs!

Elles posent des fleurs aux pieds de l’idole.

LAKMÉ, à Mallika.
Et maintenant, dans cette eau transparente
Qui, sur le sable frais, murmure insouciante,
D’un soleil accablant viens braver les ardeurs.
MALLIKA.
Oui, profitons de l’heure propice
Où les arbres touffus
Répandent sur la rive une ombre protectrice.

Elle disparaît vivement derrière les arbres.

Scène VIII

Lakmé, Gérald, caché.

LAKMÉ défait le manteau qui l’enveloppe, puis au moment de suivre Mallika, elle s’arrête rêveuse.
Mais je sens en mon coeur des murmures confus.
Les fleurs me paraissent plus belles,
Le ciel est plus resplendissant,
Les bois ont des chansons nouvelles,
L’air qui passe est plus caressant;
Je ne sais quel parfum m’enivre,
Tout palpite et commence à vivre.

Pourquoi dans les grands bois aimé-je à m’égarer
Pour y pleurer?
Pourquoi suis-je attristée au chant d’une colombe,
Par une fleur fanée, une feuille qui tombe?
Et cependant ces pleurs ont des charmes pour moi,
Je me sens heureuse! … Pourquoi?

Pourquoi chercher un sens au murmure des eaux
Dans les roseaux?
Pourquoi ces voluptés à sentir dans l’espace
Comme un souffle divin qui m’embaume et qui passe?
Parfois aussi ma bouche a souri malgré moi,
Je me sens heureuse! … Pourquoi?

Après avoir vu Gérald et poussant un grand cri.

Ah! Mallika!

Scène IX

Lakmé, Hadji, Mallika.

MALLIKA, accourant.
Lakmé! Quel danger te menace?

Hadji paraît.

LAKMÉ, maîtrisant son émotion.
Aucun! … Je me trompais! … Tout m’effraie aujourd’hui.
Mon père ne vient pas … et pourtant l’heure passe …
Allez tous deux vers lui!

Mallika et Hadji sortent en la regardant avec étonnement.

Scène X

Lakmé, Gérald.

Lakmé, dès que les deux serviteurs sont sortis, va droit à Gérald qui a fait un pas vers elle et qui la regarde avec ravissement.

LAKMÉ, courroucée.
D’où viens-tu? Que veux-tu? Pour punir ton audace
On t’aurait tué devant moi.
Mais je rougis de mon effroi,
Et je ne veux pas qu’on sache,
Que le pied d’un barbare a souillé d’une tache
La demeure sacrée où mon père se cache.
Oublie et pour jamais ce qui frappe tes yeux.
Va-t’en! je suis fille des Dieux!
GÉRALD.
Oublier que je t’ai vue
Te redressant tout émue
Sous un geste triomphant?
De colère frémissante,
Inflexible, menaçante
Avec ce regard d’enfant?
LAKMÉ.
Jamais le plus téméraire,
Jamais un hindou, mon frère,
N’oserait parler ainsi.
Et le Dieu qui me protège
Punira ton sacrilège,
Va-t’en! va-t’en! sors d’ici!
GÉRALD.
Oublier que je t’ai vue,
Et cette grâce ingénue,
Et ce charme pénétrant?
Ah! tu veux que je t’oublie
Lorsque je sens que ma vie
A tes lèvres se suspend?
LAKMÉ, un peu radoucie.
Tu ne savais pas, sans doute,
Quel danger tu courais. Maintenant, suis ta route,
Va! c’est la mort dont rien ne saurait te garder,
Va!
GÉRALD, sans bouger.
Laisse-moi te regarder.
LAKMÉ, à part.
C’est pour moi dont il sait la haine
Et c’est pour me voir un instant
Qu’il brave la mort, qu’il l’attend?
Quelle force vers moi l’entraîne?
Rien ne l’épouvante?

A Gérald.

D’où te vient
Cette audace surhumaine?
Quel est le Dieu qui te soutient?
GÉRALD.
C’est le dieu de la jeunesse,
C’est le dieu du printemps,
C’est le dieu qui te caresse
De ses baisers ardents,
Pour qui s’ouvrent les calices
Des roses chaque jour,
C’est le dieu de tes caprices,
C’est l’amour!
LAKMÉ, à part.
Il m’a semblé qu’une flamme
Avait passé sur mon âme,
L’emplissant toute d’émoi,
Quels sont ces mots nouveaux pour moi?

Répétant comme malgré elle les paroles de Gérald.

C’est le dieu de la jeunesse,
C’est le dieu du printemps,
C’est le dieu qui me caresse
De ses baisers ardents!
Pour qui s’ouvrent les calices
Des roses chaque jour,
C’est le dieu de mes caprices,
C’est l’amour!
GÉRALD.
Oh! reste, reste encor, pensive et rougissante,
Laisse passer sur ta douce pâleur
Le charme enchanteur
De la pudeur naissante.

Ensemble.

C’est le dieu de la jeunesse, etc.
LAKMÉ, poussant un grand cri.
Grands dieux! Mon père! Fuis!

Suppliant.

Par pitié pour moi!
GÉRALD, en sortant.
Non;
Je ne t’oublierai plus, ô douce vision!

Scène XI

Lakmé, Nilakantha, Hadji, puis des Hindous.

Gérald est sorti quand le Brahmane, guidé par Hadji, parait à la porte.

HADJI, montrant la clôture brisée.
Viens, là, là!
NILAKANTHA.
Dans ma demeure?
Un profane est entré chez moi!
LAKMÉ.
Je meurs d’effroi!
NILAKANTHA.
Vengeance! Il faut qu’il meure!

Des hindous qui sont entrés sur les pas du Brahmane répètent son cri de vengeance pendant que Lakmé reste terrifiée.

Acte deuxième

Une place publique. – Nombreuses boutiques chinoises et indiennes, des bazars, des étalages d’étoffes. – A droite, la tente d’une maison de repos ou confiserie, avec divans bas et chaises en bambou devant les petites tables à inscrustations de nacre. – Au fond, une grande pagode.

Scène première

Promeneurs, Marchands, Matelots, Un Domben, Un Chinois, Un Cipaye.

Au lever du rideau les marchands de fruits, de bijoux, etc., appellent les promeneurs venus pour la fête.

CHOEUR.
Allons, avant que midi sonne,
Venez, on ne vend plus, on donne,
Jamais nous ne trompons personne,
Venez, le marché va finir.
1ER GROUPE, MARCHANDS HINDOUS.
Admirez cette babouche
Et ce mouchoir merveilleux!
2E GROUPE, CHINOIS.
Gâteaux exquis à la bouche
Et ravissants pour les yeux!
3E GROUPE, MARCHANDS DE FRUITS.
Voyez ces fraîches bananes
Et ces feuilles de bétel,
Belles nattes de lianes,
Goûtez ces rayons de miel!
4E GROUPE, MATELOTS.
Servirez-vous les profanes,
Fils de Brahma, roi du ciel!

Reprise du choeur.

LES MARCHANDS.
Allons, avant que midi sonne, etc.
LES MATELOTS.
Avant que midi sonne
Hâtez-vous de partir
Sinon l’on vous bâtonne,
Le marché va finir.

Scène II

Les Mêmes, Mistress Bentson, puis Frédéric et Rose.

MISTRESS BENTSON, égarée dans la foule.
Ces égoïstes,
Peu formalistes,
Causent de leurs amours
Et me perdent toujours!
UN DOMBEN.
Madame, la bonne aventure?
MISTRESS BENTSON.
Laissez-moi, je vous en conjure!
UN MARCHAND.
Voyez ces bijoux dorés.
MISTRESS BENTSON.
Messieurs, vous m’exaspérez!
UN CIPAYE, s’approchant.
Laissez madame … on la désole!

Il lui vole sa montre.

MISTRESS BENTSON.
Ah! merci. Mais il me vole.
LE DOMBEN.
Je vais lire dans votre main
Quel bonheur vous attend demain!
MISTRESS BENTSON.
Mais, monsieur, laissez-moi tranquille!
LE MARCHAND.
Cet élixir rend la santé
Et donne aux femmes la beauté!
MISTRESS BENTSON.
Merci, monsieur, c’est inutile!
LE CIPAYE, regardant la montre qu’il a volée.
Chacun son lot.
LE DOMBEN.
Encore un mot!
LE MARCHAND.
A moi plutôt!
MISTRESS BENTSON, furibonde.
Assez! je suis la gouvernante
De la fille du gouverneur!
FRÉDÉRIC, accourant.
C’est mistress Bentson en fureur!
ROSE.
Qu’avez-vous?
MISTRESS BENTSON.
On me violente!
LE CHOEUR reprend comme si rien ne s’était passé.
Allons, avant que midi sonne
Venez, on ne vend plus, on donne,
Jamais nous ne trompons personne,
Venez, le marché va finir!
FRÉDÉRIC ET ROSE.
Faut-il s’effrayer de la sorte
De quelques honnêtes marchands
Trop pressants!
MISTRESS BENTSON.
Voilà qu’ils font les innocents,
Mais c’est ma montre qu’on emporte!

On entend la cloche du marché.

Ciel quel est ce nouveau tapage?
FRÉDÉRIC.
C’est le signal du départ,
Le marché déménage!
MISTRESS BENTSON.
Trop tard, mon Dieu, trop tard!

Reprise du choeur.

Les marchands se retirent peu à peu, chassés par les gardes. Quelques promeneurs hindous et des matelots sont restés par groupes au fond du théâtre.

Scène III

Les Mêmes, moins Les Marchands.

La musique continue en sourdine.

MISTRESS BENTSON. Ils sont assourdissants! … Je demande du calme, un peu de calme!
FRÉDÉRIC. Il faudra y renoncer pour aujourd’hui, mistress Bentson.
ROSE. Moi, j’adore ce tapage!
MISTRESS BENTSON. Cependant le marché est fini.
FRÉDÉRIC. Mais la fête commence.
MISTRESS BENTSON. Et que vont-ils faire encore?
FRÉDÉRIC. Ils vont danser sur toutes les places et chanter à tous les coins de rue. La foule se plaît à aller de l’une à l’autre, tantôt ici, tantôt là, c’est très amusant!
MISTRESS BENTSON. Mais nous avons perdu miss Ellen.
FRÉDÉRIC. Elle est sous la garde de son fiancé.
ROSE. Oh! elle ne court aucun danger. Voici les danseuses.
MISTRESS BENTSON. Quelles danseuses?
FRÉDÉRIC. N’aviez-vous jamais entendu parler des bayadères de l’Inde?
MISTRESS BENTSON. Que font-elles ordinairement?
FRÉDÉRIC. Elles vivent dans les pagodes pour la plus grande joie des prêtres de Brahma.
MISTRESS BENTSON. Ce sont des vestales?
FRÉDÉRIC. Si vous voulez. Ce sont des vestales qui n’ont rien à garder.

Ballet des Bayadères.

Composé de différentes parties appelées Terana, Keklah, Persian, etc. A la fin du ballet, la foule se retire, suivant les bayadères. Pendant qu’elles sortent on voit passer Nilakantha et sa fille. Il est revêtu du costume de Sanniassy ou pénitent hindou.

Scène IV

Rose, Frédéric, Mistress Bentson, puis Gérald et Ellen.

ROSE, à Frédéric. Voyez donc ce vieillard et cette jeune fille, ils ne ressemblent pas aux autres!
FRÉDÉRIC. C’est un moine mendiant ou Sanniassy, qui vient à la fête dans l’espoir d’y trouver quelques menus profits.
ROSE. Et la jeune fille?
FRÉDÉRIC. Elle doit chanter des complaintes, des mystères ou des scènes dramatiques dont les hindous raffolent.
MISTRESS BENTSON. Ah! voici miss Ellen. Ne nous séparons plus, je vous en conjure.

Miss Ellen est entrée au bras de Gérald.

FRÉDÉRIC. Ah! miss Ellen, comme on voit bien que vous êtes fière de donner le bras à un héros!
ELLEN. Ne plaisantez pas. J’ai été très inquiète et je me reprochais d’avoir laissé Gérald dans le jardin de ce brahmane.
MISTRESS BENTSON. Vous n’y avez couru aucun danger?
GÉRALD. Aucun!
ROSE. Mais il n’a pas rapporté les dessins qu’on lui demandait.
FRÉDÉRIC. Bah! vraiment?
ELLEN. Il a eu raison.
MISTRESS BENTSON. Vous êtes reparti?
GÉRALD. La fille du brahmane était là cueillant des fleurs.
FRÉDÉRIC. Tu l’as vue!
GÉRALD. Je l’ai aperçue.
FRÉDÉRIC. Ah! ah!
ELLEN. J’aurais eu de vrais remords si ma curiosité avait causé le moindre chagrin à cette jeune fille. Voilà que maintenant elle va m’intéresser, la petite déesse.
FRÉDÉRIC, à part. Elle ne s’aperçoit pas qu’il est tout à fait rêveur, l’ami Gérald. Il y a des grâces d’état.
MISTRESS BENTSON. Mesdemoiselles, ne me quittez plus.
FRÉDÉRIC, bas, à Gérald. Tu sais que nous avons un appel à trois heures.
GÉRALD. Vraiment?
FRÉDÉRIC. Le régiment part cette nuit, pour combattre des rebelles.
GÉRALD. Il faut absolument le cacher à ces dames.
FRÉDÉRIC. C’est cela. A mistress Bentson. Je vous conseille maintenant, mistress Bentson, de rentrer avec ces demoiselles au palais du gouverneur. Il n’y aura plus à voir que la cérémonie de la pagode et le passage de la déesse Dourga. Nous irons vous prendre.
ELLEN. Vous rentrez avec nous, Gérald?
GÉRALD. Mais certainement.
ELLEN. Vous ne m’avez pas dit si elle était vraiment belle la fille du brahmane.
GÉRALD. Elle est étrange.

Il sort avec Ellen.

MISTRESS BENTSON. Je ne suis pas fâchée de rentrer, moi, et cependant on n’a plus rien à me voler.

Elle sort.

ROSE, au moment de les suivre, à Frédéric, en s’arrêtant. Est-ce que vous n’avez pas une revue aujourd’hui?
FRÉDÉRIC. En simple appel.
ROSE. En tenue de guerre.
FRÉDÉRIC. Mais non, pas en tenue de guerre. Pourquoi en tenue de guerre?
ROSE. Vous ne nous dites pas que votre régiment part cette nuit?
FRÉDÉRIC. Le régiment?
ROSE. Oh! je sais qu’on le cache.
FRÉDÉRIC. Où avez-vous pris ces nouvelles?
ROSE. Chez mon oncle le gouverneur, par hasard. On ne se défie pas de moi.
FRÉDÉRIC. C’est-à-dire que nous devons faire à l’aube une promenade militaire.
ROSE. Dans une province révoltée. Je n’ai pas voulu en parler à Ellen parce qu’elle tremblerait à l’idée de voir partir son fiancé. Elle n’a pas mon courage, et puis, moi, je n’ai pas de fiancé.
FRÉDÉRIC, à part. Elle est ravissante!
ROSE. Ellen est déjà loin. S’arrêtant. Vous ne partirez pas sans nous faire vos adieux?
FRÉDÉRIC. Non, certes.
ROSE, apercevant Nilakantha et Lakmé. Voici encore ce vieillard et cette jeune fille. Ils m’effraient.
FRÉDÉRIC. Prenez mon bras.
ROSE. Oh! volontiers! C’est parce que j’ai peur.
FRÉDÉRIC. Elle est adorable!

Ils sortent.

Scène V

Lakmé, Nilakantha, puis La Foule.

NILAKANTHA.
C’est un pauvre qui mendie,
Une diseuse de chansons …
Cette foule étourdie
S’éloigne quand nous passons!
Sous ce vêtement misérable
Voit-on le justicier qui poursuit un coupable?
Ces Anglais sentent-ils tout leur sang se figer
En lisant sur mon visage
Que je vais me venger?
LAKMÉ.
Brahma nous défend-il d’oublier un outrage?
NILAKANTHA.
L’outrage d’un étranger!

I

Lakmé, ton doux regard se voile,
Ton sourire s’est attristé,
Comme on voit pâlir une étoile
Une ombre assombrit ta beauté.
C’est que Dieu de nous se retire,
C’est qu’il attend la mort du criminel.
Mais je veux retrouver ton sourire
Et dans tes yeux je veux revoir le ciel!

II

Le coeur rempli d’ardentes fièvres
J’ai voulu t’écouter dormir.
Un rêve passait sur tes lèvres
Et je voyais ton front rougir.
C’est que Dieu de nous se retire,
C’est qu’il attend la mort du criminel.
Mais je veux retrouver ton sourire
Et dans tes yeux je veux revoir le ciel!
LAKMÉ.
Ah! c’est de ta douleur que je me sens émue,
Ma gaîté reviendra, vois, elle est revenue.
NILAKANTHA.
Si ce maudit s’est introduit chez moi,
S’il a bravé la mort pour arriver à toi,
Pardonne-moi ce blasphème,
C’est qu’il t’aime!
Toi, ma Lakmé, toi, la fille des dieux!
Il va triomphant par la ville,
Nous allons retenir cette foule mobile,
Et s’il te voit, Lakmé, je lirai dans ses yeux.
Affermis bien ta voix – sois souriante,
Chante, Lakmé, chante,
La vengeance est là.

Peu à peu la foule s’est approchée, attirée par la voix de Lakmé.

NILAKANTHA, à la foule.
Par les dieux inspirée,
Cette enfant vous dira
La légende sacrée
De la fille du paria.
LAKMÉ.

Légende

Où va la jeune hindoue,
Fille des parias,
Quand la lune se joue
Dans les grands mimosas?
Elle court sur la mousse
Et ne se souvient pas
Que partout on repousse
L’enfant des parias!
Le long des lauriers roses,
Elle passe sans bruit.
Rêvant de douces choses
Et riant à la nuit!
Là-bas, dans la forêt plus sombre,
Quel est ce voyageur perdu?
Autour de lui des yeux brillent dans l’ombre
Il marche encor au hasard, éperdu.
Les fauves rugissent de joie,
Ils vont se jeter sur leur proie.
La jeune fille accourt et brave leurs fureurs,
Elle a dans sa main la baguette
Où tinte la clochette
Des charmeurs!
L’étranger la regarde, elle reste éblouie,
Il est plus beau que les rajahs!
Hélas! il rougira s’il sait qu’il doit la vie
A la fille des parias!
Mais lui, l’endormant dans un rêve,
Jusque dans le ciel il l’enlève
En lui disant: »Ta place est là! …«
C’était Wichnou, fils de Brahma!
Depuis ce jour au fond des bois,
Le voyageur entend parfois
Le bruit léger de la baguette
Où tinte la clochette
Des charmeurs!

Scène VI

Les Mêmes, puis Gérald, Frédéric, Officiers.

NILAKANTHA, à part.
La rage me dévore,
Il n’est pas venu,
Je l’aurais reconnu.

A sa fille.

Chante, chante encore!
LAKMÉ, hésitante.
Mon père!
LE CHOEUR.
Ah! chante encore!

Quelques officiers paraissent au fond. Gérald et Frédéric sont parmi eux.

LAKMÉ, d’une voix tremblante.
Où va la jeune hindoue,
Fille des parias,
Quand la lune se joue
Dans les grands mimosas?

Elle aperçoit Gérald qui ne l’a pas encore vue. – Très émue.

Où va la jeune hindoue,
Fille des parias …
NILAKANTHA.
Encor! …
LAKMÉ.
Quand la lune se joue …
Dans les grands mimosas? …
NILAKANTHA.
Encor! …

Lakmé chante le refrain de la clochette et pousse un cri en voyant Gérald qui s’approche.

Ah!
GÉRALD, s’élançant pour la soutenir.
Lakmé!
NILAKANTHA, s’emparant de sa fille.
C’est lui!
LE CHOEUR.
Qui la trouble ainsi?
LAKMÉ, cherchant à maîtriser son émotion.
C’est un mal que j’ignore,
Ce n’est rien … c’est fini … je veux chanter encore.

D’une voix faible.

Ah! …
GÉRALD, à Frédéric.
La fille du brahmane!
FRÉDÉRIC.
Ici!
NILAKANTHA, à sa fille.
Ah! Brahma t’inspirait! L’étranger s’est trahi!
GÉRALD, avec exaltation.
C’est Lakmé, c’est elle!
FRÉDÉRIC.
Sois prudent!
GÉRALD.
Laisse-moi la voir!

On entend dans le lointain un roulement de tambours et de fifres.

FRÉDÉRIC.
On nous appelle!
GÉRALD.
Attends!
FRÉDÉRIC.
Par cette enfant es-tu donc retenu!
GÉRALD.
Non, non!

Ils s’éloignent.

NILAKANTHA.
Je le connais! Dieu nous est revenu!

Les soldats anglais défilent au fond du théâtre, fifres et tambours en tête. La foule les accompagne et s’éloigne lentement. Nilakantha et les hindous se groupent sur le devant de la scène.

Scène VII

Nilakantha, Lakmé, Hadji, Hindous.

NILAKANTHA.
Au milieu des chants d’allégresse,
Ce soir, quand la foule suivra
Le cortège de la déesse,
Mon regard le désignera!
Des siens séparant le coupable,
Sans bruit, pas à pas, vous irez,
Et dans un cercle infranchissable
Lentement vous l’enfermerez.
LE CHOEUR.
Des siens, séparant le coupable,
Sans bruit, pas à pas, nous irons,
Et dans un cercle infranchissable,
Lentement nous l’enfermerons!
NILAKANTHA.
Alors, éloignez-vous sans crainte,
Je serai là, j’ai préparé
Mon bras pour cette tâche sainte,
Et c’est moi qui le frapperai!
LAKMÉ.
O mon père, je te suivrai!
NILAKANTHA.
Non! non! mon coeur qui n’a jamais faibli
Se troublerait. Non, reste avec Hadji!

Les hindous et Nilakantha sortent lentement. Lakmé reste seule avec Hadji.

Scène VIII

Lakmé, Hadji.

HADJI. – Musique à l’orchestre. Le maître ne pense qu’à sa vengeance, il n’a pas vu couler tes larmes, ô maîtresse, mais Hadji était là. Hadji sait lire sur les visages, et il t’appartient, et la vie d’Hadji ne compte pas; quand tu étais petite j’allais défier les tigres dans les forêts sauvages pour cueillir la fleur que tu aimais; j’allais au fond de la mer chercher pour toi une perle plus belle que toutes les perles. Aujourd’hui, tu es femme, ta pensée a d’autres caprices, ton coeur a d’autres désirs. Si tu as un ennemi à punir, parle …, si tu as un ami à sauver … Lakmé lui saisit vivement la main ordonne.

Scène IX

Les Mêmes, Gérald.

A ce moment, Gérald revient rêveur. Lakmé fait signe à Hadji de s’éloigner, puis court vers Gérald.

Duo

GÉRALD.
Lakmé! Lakmé! c’est toi!
C’est toi qui viens à moi.
Dans le vague d’un rêve
Je t’ai vue en passant,
Le voile se soulève
Et l’idole descend.
Je subis ta puissance
Par ton charme enchaîné
Et je vais sans défense
Vers le ciel entraîné!
LAKMÉ.
Mon ciel n’est pas le tien. Le Dieu qui me protège
N’est pas celui que tu connais,
A lui si je te ramenais
Alors sans sacrilège,
Je pourrais te parler,
Tu ne courrais aucun danger.
GÉRALD.
Viennent tous les dangers du monde!
Dans l’ivresse profonde
Où ma raison se perd.
Verrais-je sous mes pas un abîme entrouvert
Quand de tes longs cheveux, doucement tu m’effleures?
LAKMÉ.
Je ne veux pas que tu meures!

Ensemble.

GÉRALD.
Ah! c’est l’amour endormi
Qui de son aile t’effleure,
Et ton coeur s’est raffermi,
Tu ne veux pas que je meure!
LAKMÉ.
Hélas! c’est un ennemi
Dont le souffle ardent m’effleure,
Tout mon être en a frémi,
Mais je ne veux pas qu’il meure!
LAKMÉ, à Gérald.
Dans la forêt, près de nous,
Se cache, toute petite,
Une cabane en bambous
Qu’un grand arbre vert abrite.
Comme un nid d’oiseaux peureux,
Dans les lianes posée
Et sous les fleurs écrasée
Elle attend des gens heureux.
Elle échappe à tous les yeux,
Dehors, rien ne la révèle,
Le grand bois silencieux
Qui l’enferme est jaloux d’elle.
C’est là que tu me suivras.
Toujours à l’aube naissante
Je reviendrai souriante
Et c’est là que tu vivras.
GÉRALD.
O douce enchanteresse,
Parle, parle, toujours!
LAKMÉ.
Ah! viens, viens, le temps presse
Et les instants sont courts.
GÉRALD.
Tu veux que je me cache,
Tu ne peux pas savoir
Qu’ici l’honneur m’attache,
L’honneur et le devoir …
LAKMÉ.
Lakmé t’implore et te supplie!
GÉRALD.
Demande-moi plutôt ma vie!
LAKMÉ.
Ai-je donc perdu mon pouvoir!
GÉRALD.
Ah! Lakmé, Lakmé, tu pleures.
LAKMÉ.
Je ne veux pas que tu meures!

Reprise de l’ensemble.

C’est fini, les nôtres sont là,
Voici la déesse Dourga.

Elle se sépare de Gérald et sort en voyant arriver Nilakantha.

Scène X

Gérald, Frédéric, Ellen, Rose, Mistress Bentson, puis Nilakantha, Les Brahmanes, Les Danseuses sacrées, Les Hindous, puis Lakmé.

Final

Des prêtres arrivent et se dirigent vers la pagode.

CHANT DES BRAHMANES.
O Dourga, toi qui renais
Dans les flots du Gange,
A nos yeux, viens, apparais,
Toi par qui tout change!
CHANT DE FÊTE ET DANSE SACRÉE.
Déesse d’or, entends nos voix,
Que ton bras nous protège!
Tu nous souris et tu nous vois
Saluant ton cortège.
De ta douce image
Nous venons fêter le passage,
Déesse d’or, entends nos voix!

Les prêtres rentrent dans la pagode. Ellen et Rose rentrent accompagnées de mistress Bentson, puis Frédéric arrive avec Gérald.

ELLEN ET ROSE.
Voyez cette ville en fête,
Et ces cris et ces hourrahs!
MISTRESS BENTSON.
Ils ont tous perdu la tête
Pour leur déesse aux dix bras!
LE CHOEUR.
Esprit du Gange,
Toi, par qui tout change …
FRÉDÉRIC, entrant avec Gérald.
C’est pour admirer la déesse
Que tu nous as quittés ainsi?
GÉRALD, préoccupé.
Oui, leur fête m’intéresse! …
FRÉDÉRIC, souriant.
La fille du brahmane a passé par ici!
GÉRALD, éclatant.
C’est un rêve, une folie
Qui passe et qu’on oublie,
Mais dans mon coeur révolté
Je sens avec épouvante
Que Lakmé seule est vivante,
Je n’y vois que sa beauté!
FRÉDÉRIC, gaîment.
Je te ferais une belle morale
Si nous ne partions pas demain
Mais la guerre a du bon, cette fille idéale
Ne sera plus sur ton chemin!

Il s’éloigne.

ELLEN, ROSE ET MISTRESS BENTSON.
Comment fuir ce tapage!
Ils ont juré, je le gage,
De nous étourdir du soir au matin!

Les brahmanes sortent de la pagode, escortant la déesse Dourga dont la statue est portée à bras dans une sorte de palanquin. La nuit est venue. Des porteurs de torches accompagnent le cortège. Les danses sacrées reprennent.

O Dourga, toi qui renais, etc.

Les hindous et Nilakantha guettent Gérald. – Nilakantha le désigne du doigt, la place se vide peu à peu.

GÉRALD.
C’est un rêve, une folie
Qui passe et qu’on oublie,
Mais dans mon coeur révolté
Je sens avec épouvante
Que Lakmé seule est vivante,
Je n’y vois que sa beauté.

Il aperçoit Lakmé qui se montre à droite. Il va vers elle. Nilakantha le suit et, au moment où Gérald est près de Lakmé, il le frappe et se sauve vivement en le voyant tomber. Lakmé se précipite vers Gérald, se penche sur lui, l’examine, et sa figure s’éclaire lorsqu’elle reconnaît que la blessure n’est pas dangereuse.

LAKMÉ.
Ils croient leur vengeance assouvie,
Tu m’appartiens pour toujours.
Je ne vivais que de ta vie,
Dieu protège nos amours!

Elle appelle Hadji qui accourt.

Acte troisième

Le théâtre représente une partie de forêt de l’Inde que le soleil éclaire de ses plus chauds rayons. Sous un arbre gigantesque une cabane à peine fermée et perdue dans les acacias roses, les daturas à double calice blanc, les tulipias jaunes.

Scène première

Gérald, Lakmé.

Au lever du rideau, Gérald est étendu sur lit de feuillage. Lakmé, à demi penchée, inquiète, épie son sommeil en murmurant une chanson.

LAKMÉ.
Sous le ciel tout étoilé
Le ramier blanc au loin s’en est allé.
Ah! reviens, ma voix t’appelle,
Mon doux ami, reviens, ferme ton aile!
Sous le ciel tout étoilé
Le ramier blanc au loin s’en est allé.

Il dort! Puisse encor un moment
Ma naïve chanson le bercer doucement!

Sous le ciel tout étoilé
Le ramier blanc, hélas! s’en est allé,
Sa compagne qui l’appelle
N’entendra plus jamais battre son aile!
Sous le ciel tout étoilé
Le ramier blanc, hélas, s’en est allé!
GÉRALD, s’éveillant sans voir Lakmé.
Quel vague souvenir alourdit ma pensée?
Et sur ma poitrine oppressée
Quel rêve s’est appesanti?
Sous un charme accablant je reste anéanti.
Je me souviens, la ville était en fête,
J’allais dans mon extase, à demi réveillé,
Quand l’éclair d’un poignard à mes yeux a brillé,
Et la nuit s’est faite!
LAKMÉ, se penchant vers lui et continuant.
Alors Hadji, dans l’ombre se glissant,
T’a transporté sous ce toit de verdure,
J’ai ramené la vie à ton front pâlissant;
Les filles de ma caste apprennent en naissant
Comment le suc des fleurs guérit une blessure.
GÉRALD.
Je me souviens, sans voix, inanimée,
Je te voyais, sur mes lèvres penchée,
Mon âme à tes regards tout entière attachée
Revivait sous ton souffle, ô ma douce Lakmé!

Ah! viens, dans cette paix profonde
L’aile de l’amour a passé,
Et pour nous séparer du monde,
Sur nous le ciel s’est abaissé.

Ces fleurs courant capricieuses
Ont des senteurs voluptueuses
Qui jettent au coeur amolli
L’ivresse et l’oubli.

Ah! viens, dans cette paix profonde,
Sur nous le ciel s’est abaissé.
Pour nous faire oublier le monde,
L’aile de l’amour a passé!
LAKMÉ.
Là, je pourrai t’entendre,
Nous vivrons tous les deux,
Et je pourrai t’apprendre
L’histoire de nos dieux!

Nous chanterons ensemble
Ces dieux trois fois bénis
Devant lesquels tout tremble,
Qui nous ont réunis …

Et ton âme enflammée
De bonheur s’emplira,
Sur la terre charmée
Que protège Brahma!

On entend des chants dans le lointain.

GÉRALD.
Ecoute!
On passe sur la route
Qui longe la forêt.
LAKMÉ.
Personne ici ne nous découvrirait!
CHOEUR Dans la coulisse.
Descendons la pente
Doucement,
La source qui chante
Nous attend!
Près de son murmure,
Deux à deux,
Puisons l’onde pure
Sous les cieux,
Descendons la pente
Doucement,
La source qui chante
Nous attend!
GÉRALD.
Quel est ce chant plein de tendresse,
Qui passe comme une caresse?
LAKMÉ.
Ce sont des couples amoureux
Qui, par les doux chemins ombreux,
Vont à la source vénérée,
Pour puiser l’eau sacrée,
Chère aux amants heureux.
Quand ils ont effleuré de leurs lèvres brûlantes
La même coupe, ils sont réunis pour toujours.
Et les déesses bienfaisantes
Veillent sur leurs amours.

Reprise du choeur.

LAKMÉ.
Nous ne pourrions sans crainte
Suivre ces amoureux
Tous les deux,
Mais à la source sainte
J’irai seule, sans toi,
Attends-moi!

Elle s’éloigne lentement.

GÉRALD, en la suivant des yeux.
O douce tentatrice,
Ton charme m’a dompté,
Je vis de ton caprice
Et de ta volonté!

Scène II

Frédéric, Gérald.

FRÉDÉRIC.
Vivant!

Cette scène, en récitatif, peut être remplacée par la scène de prose qui se trouve à la fin de la brochure.

GÉRALD.
Ah!
FRÉDÉRIC.
J’ai marché sous les hautes fougères
Qu’on venait de froisser. – J’ai vu sur les bruyères
Et sur la mousse au reflet blanc,
Des gouttes de sang!
Je t’ai cru mort. – Que fais-tu là?
GÉRALD.
Je rêve …
FRÉDÉRIC.
Quand les nôtres vont partir?
GÉRALD.
Laisse-moi me souvenir!
FRÉDÉRIC.
Quand le pays tout entier se soulève?
GÉRALD.
Hier on m’a frappé. Lakmé m’a sauvé.
FRÉDÉRIC.
La fille du Brahmane?
GÉRALD.
Elle m’a fait revivre
Dans un monde où je reste éperdu, sans force, ivre
De son charme et de son amour.
FRÉDÉRIC.
Ah! je connais ces ivresses d’un jour.
Elle te paraît charmante,
Livrant toute son âme aux amours inconstants,
Cette fille de l’Inde ardente et frémissante
Sous les caresses du printemps.
GÉRALD, avec enthousiasme.
Non! c’est un coeur qui s’éveille et se donne,
C’est un amour naissant que la pudeur étonne.
FRÉDÉRIC.
Alors, il faut la fuir,
La fuir à l’instant même.
Garde-toi d’un remords, – si tu crois qu’elle t’aime,
Ces enfants-là ne savent pas souffrir.
GÉRALD.
Je l’envelopperai si bien de ma tendresse …
FRÉDÉRIC.
Et miss Ellen?
GÉRALD.
Je subis le pouvoir
D’une enchanteresse.
FRÉDÉRIC.
Et ton devoir?
GÉRALD.
Mon devoir?
FRÉDÉRIC.
Est notre passion – à nous tous, la meilleure,
Notre honneur de soldat?
C’est demain qu’on se bat.
GÉRALD.
Demain!
FRÉDÉRIC.
Nous partons dans une heure.
GÉRALD, avec résolution.
J’y serai!
FRÉDÉRIC.
Je t’ai retrouvé.
GÉRALD, regardant au fond.
C’est Lakmé! c’est Lakmé qui m’apporte l’eau sainte.
FRÉDÉRIC.
Oh! maintenant, tu peux la voir, je suis sans crainte

En sortant.

Et je l’attends. – Il est sauvé!

Scène III

Gérald, Lakmé.

LAKMÉ revient triomphante, elle apporte l’eau consacrée.
Ils allaient deux à deux
Et les mains enlacées,
Les jeunes amoureux. –
Moi je marchais près d’eux,
Seule avec mes pensées. –
J’allais, le coeur tout en émoi,
Comme eux de tendresse altérée,
Et maintenant, écoute-moi …

Avec un accent religieux.

Quand à la même coupe on a bu l’eau sacrée,
On reste pour toujours unis …

Elle le regarde attentivement, puis comme frappée de stupeur elle pose la coupe en s’écriant:

Ce n’est plus toi!
GÉRALD.
Lakmé! …
LAKMÉ.
Ce n’est plus toi! Quand tu parlais, ton âme
Sur tes lèvres se posait;
Ton regard n’a plus la flamme
Qui m’embrasait.
Sur ton visage
Un nuage
A passé
Et l’a glacé.
GÉRALD.
N’es-tu plus l’enfant charmante
Pour qui j’ai tout oublié?
Es-tu moins belle et moins aimante?
LAKMÉ, gravement.
Veux-tu qu’à mon destin ton destin soit lié?
GÉRALD.
Je veux ce que tu veux, je veux ce que t’inspire
Ton caprice … je veux … je veux te voir sourire! …
LAKMÉ, de même.
Quel que soit le Dieu clément
Dont tu bénis la puissance,
Quelle que soit ta croyance,
Tu sais ce que vaut un serment.
A cette coupe où l’amour te convie,
Jure de m’aimer pour la vie!

On entend au loin des chants militaires.

GÉRALD.
Ciel! ce sont nos soldats! …
LAKMÉ.
Bois … et tu m’appartiendras!
GÉRALD.
Lakmé! …
LAKMÉ, avec force en posant la coupe.
Tu n’oses pas.

Elle regarde attentivement Gérald dont les yeux restent fixés du côté où l’on entend le chant des soldats.

C’est là-bas que va sa pensée …
Son coeur a tressailli,
Et sa patrie à ses yeux s’est dressée.

Avec déchirement après avoir essayé d’attirer son regard.

Tout est fini!

Pendant que Gérald, la tête penchée, suit de l’oreille les tambours qui s’éloignent, Lakmé, désespérée, arrache une feuille de datura et la mâche sans que Gérald s’en aperçoive.

LAKMÉ, allant à lui, avec tendresse et souriante.
Tu m’as donné le plus doux rêve
Qu’on puisse avoir sous notre ciel,
Reste encore pour qu’il s’achève
Ici, loin du monde réel …
Tu m’as dit des mots de tendresse
Que les hindous ne savent pas,
Et tu m’as appris l’ivresse
Des aveux murmurés tout bas.
GÉRALD.
Ce que je lis sur ton visage,
Ma Lakmé, me glace d’effroi.
De tout mon âme se dégage
Et je ne serai plus qu’à toi.
LAKMÉ, avec passion.
Ah! maintenant, je veux te croire,
Voici la coupe où je vais boire.

Elle y trempe les lèvres et la lui tend.

Prends! …
GÉRALD, la prenant avec exaltation.
A toi, Lakmé, pour toujours!

Il boit.

LAKMÉ.
C’est la fête de nos amours!
GÉRALD.
Qu’autour de nous tout sombre
Je ne veux pas une ombre
Sur ton front enchanté;
Je reste sous le charme,
Que jamais une larme
Ne me voile ta beauté!
LAKMÉ.
C’est mon rêve qui sombre
Et je ne sais quelle ombre
Passe sur mon coeur attristé;
Mais je meurs sous le charme
De ma première larme
D’ivresse et de volupté!

Scène IV

Les Mêmes, Nilakantha.

NILAKANTHA.
C’est lui! c’est lui! près de Lakmé.
LAKMÉ.
Ciel! mon père! …
GÉRALD.
Frappez!
NILAKANTHA.
Lui!
GÉRALD.
Je suis désarmé!
LAKMÉ, retenant son père d’un geste.
Nous avons bu tous deux à la coupe d’ivoire.
Il est sacré pour vous.
NILAKANTHA.
Lui! …
LAKMÉ.
S’il faut à nos dieux
Une victime expiatoire,
Qu’ils m’appellent vers eux!
GÉRALD, effrayé.
Quel éclair en ses yeux brille! …
NILAKANTHA.
Quel effroi!
LAKMÉ, avec extase.
Ils m’ont parlé!
NILAKANTHA, éperdu, la saisissant.
Lakmé, ma fille!
GÉRALD, avec des sanglots.
Elle meurt pour moi!
LAKMÉ, mourante, le sourire sur les lèvres.
Tu m’as donné le plus doux rêve
Qu’on puisse avoir sous notre ciel.
Reste encore pour qu’il s’achève
Ici … loin du monde réel! …
GÉRALD.
Morte!
NILAKANTHA, avec extase.
Elle a l’éternelle vie.
Quittant cette terre asservie,
Elle porte là-haut nos voeux
Elle est dans la splendeur des cieux.

Fin