Ambroise Thomas

Hamlet

Opéra en cinq actes

Personnages

Hamlet

Claudius, roi de Danemark

L’ombre du Feu Roi

Polonius, grand chambellan

Laerte, fils de Polonius

Marcellus,
Horatio, officiers, amis d’Hamlet

Premier Fossoyeur

Deuxieme Fossoyeur

Gertrude, reine de Danemark et mère d’Hamlet

Ophélie, fille de Polonius

Seigneurs, Dames, Soldats, Comédiens Serviteurs, Paysans Danois

La scène est à Elseneur.
Acte premier

Premier Tableau

Une salle du palais.

Scène Première.

Le Roi, Polonius, Seigneurs Et Dames De La Cour, Pages Et Gardes, puis La Reine.

Claudius est debout sur l’estrade royale, et entouré de tous les seigneurs de la cour.

LE CHOEUR.
Le deuil fait place aux chants joyeux!
Jour de fête! jour d’allégresse!
Nous saluons avec ivresse,
O roi, ton hymen glorieux!

La reine entre en scène et s’incline sur les premières marches du trône.

LES SUIVANTES DE LA REINE.
Salut, ô reine bien-aimée!
Que l’amour sèche enfin tes pleurs!
Sur tes pas la foule charmée
Sème les palmes et les fleurs.

Le roi reçoit des mains de Polonius une couronne qu’il place sur le front de la reine.

LE ROI.
O toi, qui fus la femme de mon frère,
En couronnant ton front pour la seconde fois,
J’obéis aux voeux des Danois!
Devant leur volonté ma douleur doit se taire;
Sois la grâce et sois la douceur
De la puissance souveraine!
Sois mon épouse, ô toi qui fus ma soeur!
LE CHOEUR.
Dieu protége le roi! – Dieu protége la reine!
LA REINE, bas, avec inquiétude.
Je ne vois pas mon fils!
LE ROI, bas.
Silence! – soyez reine!
LE CHOEUR.
Le deuil fait place aux chants joyeux!
Jour de fête! jour d’allégresse!
Nous saluons avec ivresse.
O roi, ton hymen glorieux!

Fanfares. – Les cloches sonnent à toute volée. – Le cour se retire à la suite du roi et de la reine. – Hamlet paraît au fond et descend lentement en scène.

Scène II.

Hamlet, seul.

Vains regrets! – tendresse éphémère! …
Mon père tombe sous les coups
Du destin aveugle et jaloux! …
Deux mois se sont à peine écoulés … et ma mère
Est au bras d’un nouvel époux!
– Voilà ces larmes éternelles!
Quelques jours ont tout emporté!
O femme! … tu t’appelles
Inconstance et fragilité!

Scène III.

Hamlet, Ophélie.

OPHÉLIE.
Monseigneur …
HAMLET.
Ophélie!
OPHÉLIE.
Hélas! votre âme, en proie
A d’éternels regrets, – condamne notre joie! …
Et le roi, m’a-t-on dit, a reçu vos adieux! …
Vous fuyez cette cour, vous partez! …
HAMLET.
Ophélie!
OPHÉLIE.
Pourquoi détournez-vous les yeux?
Quel sombre désespoir vous chasse de ces lieux?
Dois-je penser que votre coeur m’oublie?
HAMLET.
Non, j’en atteste les cieux!
Je ne suis pas de ceux dont l’âme
Sait oublier en un jour
Les doux serments de l’amour! …
Je n’ai pas le coeur d’une femme.
OPHÉLIE.
Ah! cruel! – Ophélie a-t-elle mérité
Que vous lui fassiez cette injure?
HAMLET.
Pardonne, chère créature!
Je ne t’accuse pas! – Ton âme chaste et pure
Se révèle dans ta beauté! …
– Ah! doute de la lumière,
Doute du soleil et du jour,
Doute des cieux et de la terre,
Mais ne doute jamais, jamais de mon amour!
OPHÉLIE.
Hélas! Hamlet, cet amour même
Ne pouvait vous retenir!
Songeriez-vous à me fuir,
Si vous m’aimiez autant que je vous aime?
HAMLET.
Non, je ne te fuyais pas!
Je fuyais l’inconstance humaine! …
Ton image calme et sereine
Eût dans la solitude accompagné mes pas.
Mais ta présence me console,
pleurs sont moins amers par l’amour essuyés.
Et c’est assez d’une parole
Pour me retenir à tes pieds! …
– Ah! doute de la lumière,
Doute du soleil et du jour,
Doute des cieux et de la terre
Mais ne doute jamais, jamais de mon amour!
OPHÉLIE.
– Astre éclatant de la lumière,
Qui sur nos fronts verses le jour,
Esprit des cieux et de la terre,
Soyez témoins de son amour!

Scène IV.

Hamlet, Ophélie, Laerte.

LAERTE.
Salut au prince Hamlet.
HAMLET.
Que Dieu vous tienne en joie!
Le frère d’Ophélie est le mien.
LAERTE.
Monseigneur,
Je viens prendre congé de vous et de ma soeur.
OPHÉLIE.
Tu t’éloignes? …
LAERTE.
Le roi m’envoie,
A la cour de Norwége, et je pars cette nuit.
OPHÉLIE.
Hélas! déjà le jour s’enfuit! …
LAERTE, à Hamlet.
Pour mon pays, en serviteur fidèle,
Je dois combattre et je dois m’exiler;
Mais si la mort me frappe un jour loin d’elle,
Votre amitié saura la consoler.

Pressant tendrement Ophélie dans ses bras.

Elle est mon orgueil et ma vie!
Auprès d’elle remplacez-moi;
A votre coeur je la confie,
Et m’en remets à votre foi! …
Prêt à quitter une soeur bien-aimée,
C’est à vous seul que je laisse le soin
De son honneur et de sa renommée! …
Protégez-la lorsque, je serai loin!
Elle est mon orgueil et ma vie!
Auprès d’elle remplacez-moi;
A votre coeur je la confie
Et m’en remets à votre foi!
HAMLET, lui tendant la main.
L’amour qui fait toute ma vie
Doit vous répondre de ma foi!
OPHÉLIE, à Laërte.
Que ton coeur au sien se confie!
Comme en toi-même en lui j’ai foi!

Plusieurs serviteurs et pages passent au fond. – Bruit de fête.

LAERTE, s’éloignant.
Prince, le roi m’attend pour me faire connaître
Ses volontés. – Adieu.
OPHÉLIE, à Hamlet.
Ne nous suivez-vous pas?
C’est l’heure du festin …
HAMLET.
Je n’y veux point paraître.

À Laërte.

Dieu vous garde, Laërte, et conduise vos pas!

Ils se séparent. – Dames et seigneurs se rendent au festin. – Une troupe de jeunes officiers entre en scène derrière eux.

Scène V.

Le Choeur, puis Horatio et Marcellus.

LE CHOEUR.
Nargue de la tristesse!
L’ivresse
Chasse pour aujourd’hui
L’ennui!
Le plaisir nous convie!
La vie
N’a de joyeux instants
Qu’un temps!
Bien fou qui rêve et pleure,
Quand l’heure
Précipite le cours
Des jours!

Horatio, entrant avec Marcellus et s’adressant à un groupe de jeunes seigneurs.

Nous cherchons, messeigneurs, le prince Hamlet.
DEMI-CHOEUR.
Pourquoi?
Que voulez-vous de lui? …
MARCELLUS, à demi-voix, avec crainte.
Tous deux, la nuit passée,
Sur le rempart, où siffle une bise glacée,
Nous avons vu le spectre du feu roi!
DEMI-CHOEUR, riant.
Risible vision! – Mensonge et sortilège!
MARCELLUS.
Non, vous dis-je. – Au feu roi le spectre ressemblait!
HORATIO.
Que nous veut-il? – Dieu nous protége!
MARCELLUS.
C’est à nous d’avertir ce soir le prince Hamlet!

Horatio et Marcellus s’éloignent.

LE CHOEUR, gaiement.
Nargue de la tristesse!
L’ivresse
Chasse pour aujourd’hui
L’ennui!
Le plaisir nous convie!
La vie
N’a de joyeux instants
Qu’un temps!
Bien fou qui rêve et pleure,
Quand l’heure
Précipite le cours
Des jours!

Les officiers sortent. – Changement à vue.

Deuxième Tableau

L’Esplanade. – Au fond, le palais illuminé. – Il est nuit. La lune est voilée d’épais nuages.

Scène Première.

Le théâtre reste vide quelques instants. – La neige tombe. – Horatio entre suivi de Marcellus.

Horatio, Marcellus, puis Hamlet.

HORATIO.
Viendra-t-il? – Verrons-nous le spectre reparaître?
MARCELLUS.
C’est là qu’il a passé, l’autre nuit, devant nous.
HAMLET, entrant en scène.
Horatio! n’est-ce pas vous?
HORATIO.
Est-ce vous, monseigneur?
HAMLET.
Oui. – J’ai cru reconnaître
La voix de Marcellus et la vôtre. – Pourquoi
Me cherchiez-vous? – Que voulez-vous de moi?
MARCELLUS.
Vos yeux pénétreront sans doute ce mystère,
Monseigneur, et c’est Dieu qui vers nous vous conduit! …
A cette place, l’autre nuit …
HAMLET.
Eh bien?
HORATIO.
Nous avons vu l’ombre de votre père!
HAMLET.
De mon père! …
HORATIO.
Oui, seigneur, je l’ai vu de mes yeux!
A son aspect, j’ai frémi d’épouvante!
Son regard était fixe et sa démarche lente …
Trois fois il a passé, grave et silencieux.
HAMLET.
O prodige terrible! – ô sinistre présage!
HORATIO.
Il était pâle de visage!
HAMLET.
A quelle heure a paru le fantôme?
MARCELLUS.
A minuit.
HAMLET.
A cette place?
HORATIO.
A cette place.
MARCELLUS.
Soudain le coq chanta; l’ombre s’évanouit.
HAMLET.
Sans parler?
HORATIO.
Sans parler.
HAMLET.
O ciel! mon sang se glace!
fais que redoutons-nous de ceux que nous perdons,
S’ils nous ont aimé sur la terre?
Pourquoi trembler devant le spectre de mon père?
Il reviendra peut-être; – attendons!
HORATIO ET MARCELLUS.
Attendons!

Bruit de musique dans le palais. – Coups de canon lointains.

HAMLET.
Ici l’ombre et le deuil, là-bas le gai festin!
Le roi nargue la mort et brave le destin!

On entend sonner l’heure.

HORATIO.
Écoutez: minuit sonne.
MARCELLUS.
C’est l’heure!
HORATIO.
Regardez: le voilà …

Le spectre paraît.

HAMLET.
Je frissonne!
HORATIO ET MARCELLUS.
Anges du ciel, défendez-nous!
HAMLET.
Dieu! je sens fléchir mes genoux

Scène II.

Les mêmes, le Spectre.

HAMLET, s’adressant au spectre.
Spectre infernal! – Image vénérée!
O mon père! … ô mon roi!
Réponds, hélas! à ma voix éplorée!
Parle-moi! … parle-moi!
MARCELLUS ET HORATIO, à part.
Mon coeur est glacé d’effroi!
HAMLET.
Pourquoi, réponds, hors de la froide terre
Où je t’ai vu descendre inanimé,
Pourquoi soudain te dresser, ô mystère!
Le diadème au front et tout armé?
Spectre infernal! – Image vénérée!
O mon père! … ô mon roi!
Réponds enfin à ma voix éplorée!
Parle-moi! … parle-moi!

Le spectre fait signe à Horatio et à Marcellus de s’éloigner.

HORATIO.
Il nous fait signe; il nous ordonne
De lui céder la place.
HAMLET.
Amis, obéissez.
MARCELLUS.
Me punisse le ciel si je vous abandonne!
HAMLET.
Éloignez-vous!
MARCELLUS ET HORATIO.
Seigneur! …
HAMLET.
Assez! …
Je ne crains rien pour mon âme immortelle!
Éloignez-vous! je le veux! … il m’appelle!
HORATIO ET MARCELLUS, à part.
Dieu veille sur ses jours!
Tenons-nous près d’ici pour lui prêter secours!

Ils sortent.

Scène III.

Hamlet, Le Spectre.

HAMLET.
Parle, nous voilà seuls.
LE SPECTRE.
Écoute-moi.
HAMLET.
J’écoute.
LE SPECTRE.
Je suis l’âme de ton père … Un divin pouvoir
M’arrache aux feux d’en bas et me met sur ta route
Pour te dicter moi-même ton devoir.
HAMLET.
Parle, je me soumets à ta volonté sainte,
LE SPECTRE.
Ah! si ton coeur me garde un pieux souvenir,
Venge-moi, venge-moi!
HAMLET.
Grand Dieu!
LE SPECTRE.
Frappe sans crainte
Et sans pitié! … Voici l’heure de le punir!
HAMLET.
Quel crime ai-je à venger, quel coupable à punir?

Bruit de musique dans le palais, fanfares joyeuses, coups de canon lointains.

LE SPECTRE.
Écoute: c’est lui que l’on fête;
C’est lui qu’ils ont proclamé roi!
Mon diadème est sur sa tête,
Et nul ne se souvient de moi!

On entend souffler le vent.

Mais par la brise matinale
Les plis de mon linceul déjà sont soulevés;
Il est temps d’accomplir ma mission fatale;
Il faut que je me hâte.
HAMLET.
Achevez, achevez!
LE SPECTRE.
L’adultère a souillé ma royale demeure!
Et lui, pour mieux pousser à bout sa trahison,
Épiant mon sommeil et profitant de l’heure,
Sur ma lèvre endormie a versé le poison!
HAMLET.
Dieu juste!
LE SPECTRE.
Venge-moi, mon fils! … venge ton père
N’attends pas pour frapper l’heure du repentir!
De ta mère pourtant détourne ta colère;
Abandonnons au ciel le soin de la punir!
HAMLET, AVEC DÉSESPOIR.
O ma mère! … ma mère! …
LE SPECTRE.
L’aube va naître aux cieux … une cruelle loi
Me rappelle! … adieu donc! … Souviens-toi! … souviens-toi!

Il s’éloigne.

HAMLET, tirant son épée.
Ombre sainte! – ombre vengeresse!
J’accomplirai ton voeu!
lumière! … ô soleil! … gloire! … amour! … douce ivresse!
dieu! … je me souviens! je me souviens! … adieu!

Le spectre, avant de disparaître, s’arrête au fond, la main étendue vers Hamlet. – Horatio et Marcellus rentrent en scène et se tiennent dans l’ombre, immobiles et frappés de terreur. Nouvelles fanfares. Musique de fête et coups de canon lointains.

Acte deuxième

Premier Tableau

Les jardins du palais.

Scène première.

OPHÉLIE, seule, entrant en scène, un livre à la main.
Sa main depuis hier n’a pas touché ma main!
Il se trouble à ma vue, il fuit à mon approche! …
Dans son regard j’ai lu comme un reproche!
Que s’est-il donc passé? – quel changement soudain! …

Après un silence.

Mais non, je suis ingrate … et je lui fais injure!
N’y pensons plus … Reprenons ma lecture.

Elle lit.

I.

»- Adieu, dit-il, ayez foi!
Mon coeur vous aime; – aimez-moi!«
– Vains serments! promesse frivole!
Tout s’oublie, ici-bas,
Tout s’efface et s’envole! …
Son coeur ne m’aime plus … hélas!

Scène II.

Ophélie, Hamlet.

Hamlet traverse le fond du théâtre.

OPHÉLIE.
Le voici! – Vers ces lieux, est-ce moi qui l’attire?

Hamlet aperçoit Ophélie et s’arrête.

Il m’a vue! …

Hamlet fait quelques pas vers elle.

Il s’approche … il vient! – Feignons de lire:

Elle lit.

II.

»- En vous, cruel, j’avais foi!
Je vous aimais … aimez-moi!«
– Larmes vaines! triste folie!
L’ingrat ne m’entend pas!
Il me fuit! il m’oublie!
Adieu! mieux vaut mourir … hélas!

Observant Hamlet.

Il garde le silence!

Hamlet s’éloigne précipitamment.

Il porte ailleurs ses pas! …

Hamlet sort.

Scène III.

OPHÉLIE, seule.
Ah! ce livre a dit vrai … les serments ont des ailes!
Dans le coeur des infidèles
Rien ne peut les rappeler!
Ils passent avec l’aurore!
Le jour qui les voit éclore,
Les voit aussi s’envoler! …

Quand de ses aveux mon âme enivrée
S’oubliait naguère à les écouter,
Astres éternels, lumière azurée,
Il vous fit témoins de la foi jurée …
Ce n’est pas de vous qu’il fallait douter!

Ah! les serments ont des ailes!
Dans le coeur des infidèles
Rien ne peut les rappeler!
Ils passent avec l’aurore!
Le jour qui les voit éclore,
Les voit aussi s’envoler!

Scène IV.

Ophélie, La Reine.

LA REINE.
Je croyais près de vous trouver mon fils. – Pourquoi
Ces larmes dans vos yeux? … parlez! répondez-moi!
Savez-vous le secret du trouble qui l’agite?
Que vous a-t-il dit? …
OPHÉLIE.
Rien … Il me fuit; il m’évite!
LA REINE.
L’amour qu’il vous jurait …
OPHÉLIE.
O serments superflus! …
Hélas! Hamlet m’oublie! – Hamlet ne m’aime plus!

Tombant aux pieds de la reine.

Reine, loin de la cour souffrez que je m’exile;
C’est à Dieu que je veux demander un asile …
LA REINE, la relevant.
Toi, partir! – Non … il t’aime! … il t’a donné sa foi!
Tu n’as pas perdu sa tendresse!
Cet obstacle inconnu qui surgit et se dresse
Entre vos coeurs, – ne vient ni de lui, – ni de toi.

Ophélie regarde la reine avec étonnement.

Ne pars pas, Ophélie!
C’est une mère qui supplie! …
Je n’espère qu’en toi pour guérir sa folie,
Ou désarmer son coeur! …
Ah! ne pars pas! … j’ai peur! …
Dans son regard plus sombre
J’ai vu passer comme un éclair!
Il semblait suivre une ombre
Invisible dans l’air! …
Je l’appelle … il frissonne!
Il contemple ma terreur …
Il repousse avec horreur
La main que je lui donne! …
J’ai peur!
Ne pars pas, Ophélie!
C’est une mère qui supplie! …
Je n’espère qu’en toi pour guérir sa folie,
Ou désarmer son coeur!
Ah! ne pars pas! … J’ai peur!
OPHÉLIE.
Vos paroles glacent mon âme!
Qui peut contre une mère exciter le courroux
D’Hamlet? …

La reine se cache la tête entre les mains.

J’obéirai, madame;
Je ne partirai pas.
LA REINE.
Le roi vient! … laisse-nous!

Ophélie sort.

Scène V.

La Reine, Le Roi.

LE ROI.
L’âme de votre fils est à jamais troublée,
Madame! … C’en est fait de sa faible raison! …
LA REINE.
La vérité peut-être à ses yeux dévoilée! …
LE ROI.
Non, grâce au ciel! … aucun soupçon! …
LA REINE.
Hélas! … Dieu m’épargne la honte
D’avoir un jour à rendre compte
Au fils que mes bras ont porté,
Du forfait exécrable,
Maudit et détesté,
Dont le ressouvenir me poursuit et m’accable!
LE ROI.
Il ne sait rien, vous dis-je.
LA REINE.
Et moi?.
Ai-je pu l’oublier ce passé plein d’effroi? …
Tel qu’à son heure suprême,
Sous l’étreinte de la mort,
Je l’ai vu devant nous, par un dernier effort,
Se dresser menaçant et blême.
Tel je le vois encor! …
LE ROI.
Reine, parlez plus bas!
De ceux qui ne sont plus n’évoquez pas les ombres
Laissons-les reposer dans leurs demeures sombres.
Les morts ne se réveillent pas!
LA REINE.
Ils se réveillent! … ils se dressent.
Ils nous poursuivent, ils nous pressent!
Pâles, sanglants, prêts à punir!
Présents, toujours présents à notre souvenir! …
LE ROI.
Quelle folle terreur s’empare de votre âme?
O faible coeur! ò femme!
Vous nous perdez tous deux!
Silence! – je le veux!
LA REINE.
Tous doux maudits! – Tous deux
A jamais malheureux! …

Scène VI.

Les mêmes, Hamlet.

LA REINE.
Mon fils! …
LE ROI, s’avançant vers Hamlet.
Cher Hamlet! …
HAMLET.
Sire.
LE ROI.
Appelle-moi ton père.
HAMLET.
Sire, mon père est mort.
LE ROI.
Sa mémoire m’est chère,
Hamlet. – C’est en son nom que je te tends la main.
HAMLET.
La sienne est inerte et glacée!
Sa mémoire est bien effacée;
Nul ne saura son nom demain! …
LE ROI.
Mon fils …
HAMLET.
Je suis Hamlet.

Il fait quelques pas pour s’éloigner.

LA REINE.
Vous cherchiez Orphélie?
HAMLET, s’arrêtant.
Je la cherche.
LA REINE.
Elle est jeune et belle.
HAMLET.
La beauté,
La jeunesse, un seul jour aura tout emporté!
LE ROI.
De ce doux noeud déjà si ton coeur se délie,
Qui te retient? – Parcours la France et l’Italie,
Et nos voeux te suivront sur ces bords étrangers
HAMLET.
Oui, voyez dans le ciel ces nuages légers,
Comme une nef d’argent ouvrant ses blanches voiles …
Je voudrais avec eux voyager dans les airs,
Au milieu des étoiles,
Au milieu des éclairs! …
LE ROI.
Voeux insensés!

Musique de fête au dehors.

Écoute, Hamlet, ce bruit de fête!
Sors de ton rêve enfin et redresse la tête! …
LA REINE.
Puissé-je consoler votre âme par mes soins!
HAMLET, changeant brusquement de ton.
Pa ma foi, vous serez témoins
D’un spectacle nouveau que pour vous on prépare
J’ai fait venir en ces jardins
Une troupe de gens d’une habileté rare:
Bouffons, mimes et baladins,
Qui joueront devant vous leur rôle en conscience.
LE ROI.
Qu’il soit donc fait ce soir au gré de tes désirs;
Nous te laissons, Hamlet, le soin de nos plaisirs.

Bas à la reine.

Il ne sait rien.
LA REINE, à part.
J’ai peur! …

Le roi et la reine sortent.

HAMLET, les suivant des yeux.
Mon père, patience! …

Scène VII.

Hamlet, Horatio, Marcellus Les Comédiens.

MARCELLUS.
Voici les histrions mandés par vous, seigneur.
HAMLET.
Qu’ils soient les bienvenus au palais d’Elseneur,
LE CHOEUR DES COMÉDIENS.
Princes sans apanages,
Risibles paladins,
Dames, seigneurs et pages,
Bouffons et baladins,
Aux pieds de Votre Altesse,
Nous mettons humblement
Nos talents, notre adresse,
Et notre dévoûment!
HAMLET, à part.
C’est en croyant revoir se dresser la victime
Que plus d’un meurtrier a confessé son crime! …

Se tournant vers les comédiens.

Voici ce que j’attends de vous; secondez-moi!
La reine est inquiète et son fils extravague;
Pour amuser la cour et distraire le roi,
Vous nous joûrez ce soir le Meurtre de Gonzague.
Je vous dirai l’instant de verser le poison,
Et vous n’aurez qu’à suivre ma leçon!

Changeant de ton.

En attendant, soyez en fête!
Buvez, riez, chantez! – Holà! pages, du vin!
Hors de là, mes amis, tout est faux, tout est vain!
Moi-même je vous tiendrai tête!

Les pages apportent du vin et des coupes.

LES COMÉDIENS.
Grand merci, monseigneur,
C’est pour nous trop d’honneur!
HAMLET, saisissant une coupe.
O vin, dissipe la tristesse
Qui pèse sur mon coeur!
A moi les rêves de l’ivresse,
EL le rire moqueur!
LES COMÉDIENS.
Rien ne vaut la douce ivresse
Qu’un bon vin nous verse au coeur!
HORATIO ET MARCELLUS.
Il espère en vain noyer dans l’ivresse
Le souci cruel qui trouble son coeur.
HAMLET.
La vie est sombre!
Les ans sont courts;
De nos beaux jours
Dieu sait le nombre!
Chacun, hélas!
Porte ici-bas
Sa lourde chaîne:
Cruels devoirs,
Longs désespoirs
De l’âme humaine! …

Portant la coupe à ses lèvres.

Loin de nous
Noirs présages!
Les plus sages
Sont les fous!
O vin, dissipe la tristesse
Qui pèse sur mon coeur!
A moi les rêves de l’ivresse
Et le rire moqueur!
O liqueur
Enchanteresse,
Verse l’ivresse
Et l’oubli dans mon coeur!

Il sort. Les comédiens suivent Horatio et Marcellus. Changement à vue.

Deuxième Tableau.

Grande salle du palais éclairée pour une fête; à droite, le trône royal; à gauche, estrade pour la cour.

Marche Danoise.

Entrée du roi, de la reine, de Polonius, d’Ophélie, puis d’Hamlet, suivi d’Horatio, de Marcellus et de toute la cour.

HAMLET, s’asseyant aux pieds d’Ophélie, les yeux fixés sur le roi et la reine.
Belle, permettez-nous
De prendre place
A vos genoux.
OPHÉLIE, à demi-voix.
Prince, votre regard m’épouvante et me glace!

Sur un signe du roi, tout le monde prend place sur l’estrade; appels de trompettes annonçant la représentation. – Les rideaux du fond s’écartent et laissent voir un petit théâtre disposé au fond de la salle. – Les flambeaux pâlissent. – Vive lumière sur le petit théâtre.

HAMLET, bas à Marcellus.
Voici l’instant! – fixez vos regards sur le roi;
Et si vous le voyez pâlir, dites-le moi.

Pantomime

Un vieux roi, la couronne au front, entre lentement en scène, s’appuyant sur le bras d’une reine de théâtre dont les traits et les habits sont ceux de la reine Gertrude.

HAMLET, les yeux fixés sur le roi, explique les divers mouvements des acteurs au fur et à mesure que le drame mimé s’exécute.
C’est le vieux roi Gonzague et la reine Genièvre …
En ce lieu solitaire elle guide ses pas …
De doux serments d’amour que nous n’entendons pas,
S’échappent de sa lèvre …
Le roi cède au sommeil et s’endort dans ses bras …
Mais regardez, voici paraître
Le démon tentateur, le traître! …

Un nouveau personnage paraît sur le petit théâtre. – Son visage et son costume sont ceux du roi.

Il s’approche … il tient le poison!
La reine, dont sa voix perfide
Égara la faible raison,
Lui tend une coupe homicide! …
Il la saisit … et, sans effroi,
Verse la mort au coeur du roi! …
C’en est fait! … Dieu reçoit son âme!
Et lui, le meurtrier, calme et debout encor,
A la face du jour, prend la couronne d’or
Et la met sur son front infâme! …

S’élançant sur les degrés de l’estrade royale et se dressant tout à coup devant le roi.

Sire, vous pâlissez! …
LE ROI, se levant.
Chassez, chassez d’ici
Ces vils histrions!
LA REINE.
Dieu!

Les rideaux du petit théâtre se referment. – Les courtisans se lèvent en désordre et se pressent autour du roi.

HAMLET, à part.
Mon doute est éclairci!

Feignant la folie.

Frappez le meurtrier! frappez le misérable!
Vous l’avez vu! … c’est lui qui versait le poison!
LE CHOEUR.
Que dit-il? Quel transport égare sa raison!
LA REINE.
Hamlet! … mon fils!
OPHÉLIE.
Seigneur!
HAMLET.
Trahison! trahison?
Vengeons la mort du roi par la mort du coupable! …

S’avançant vers le roi et écartant les courtisans qui l’entourent.

Le voilà! … regardez! … ne le voyez-vous pas? …
Il insulte le ciel! … Il brave Dieu lui-même!
Et le front ceint encor du royal diadème! …

Étendant la main pour arracher la couronne du front du roi.

A bas, masque menteur! … vaine couronne, à bas!

Horatio et Marcellus cherchent à entraîner Hamlet.

LE CHOEUR, LA REINE, OPHÉLIE.
O mortelle offense!
Aveugle démence
Qui glace tous nos coeurs d’effroi!
Dans sa folle rage,
Il brave, il outrage
La sainte majesté du roi!
LE ROI.
O mortelle offense!
Étrange démence
Qui glace tous les coeurs d’effroi!
Dans sa folle rage!
Il brave, il outrage
L’époux de sa mère et son roi!
HAMLET, continuant à feindre la folle
O vin, dissipe la tristesse
Qui pèse sur mon coeur!
A moi les rêves de l’ivresse
Et le rire moqueur! …
TOUS.
O mortelle offense!
Aveugle démence
Qui glace tous les coeurs d’effroi!
HAMLET, riant avec éclat.
Ah! ah! ah! …
LE ROI.
Des flambeaux! … des flambeaux! … Suivez-moi!

Hamlet tombe dans les bras d’Horatio et de Marcellus. Le roi sort précipitamment, suivi de la reine et de toute la cour.

Acte troisième

Une chambre de l’appartement de la reine. – Au fond, les portraits en pied des deux rois. – Un prie-Dieu. – Sur une table, une lampe allumée.

Scène première.

Hamlet, seul.

J’ai pu frapper le misérable,
Et je ne l’ai pas fait! … Qu’est-ce donc que j’attends!
Pourquoi tarder encore à punir le coupable? …
Et pourquoi laisser fuir le temps?

Se tournant vers le portrait de son père.

Hélas! qu’es-tu maintenant, ô mon père!

Après un long silence.

Être ou ne pas être … ô mystère!
Mourir! … dormir! … rêver! …
Ah! s’il m’était permis, pour t’aller retrouver,
De briser le lien qui m’attache à la terre! …
Mais après? … Quel est-il ce pays inconnu
D’où pas un voyageur n’est encor revenu? …
Être ou ne pas être … ô mystère!
Mourir! … dormir! … rêver peut-être! …

Écoutant.

On vient!

Voyant paraître le roi.

Le roi!

Se cachant derrière une tapisserie.

Ah! c’est Dieu qui te livre à moi!

Scène II.

Le Roi, Hamlet, caché.

LE ROI.
C’est en vain que j’ai cru me soustraire au remord! …
Au destin de mon frère, hélas! je porte envie!
Il est entré dans l’éternelle vie,
Et j’ai livré mon âme à l’éternelle mort! …
HAMLET, à part.
Il s’offre à mon poignard!

Il se glisse dans l’ombre et se tient au fond, le poignard à la main.

LE ROI, s’agenouillant devant le prie-Dieu.
Je t’implore, ô mon frère!
Si tu m’entends, si tu me vois,
Apaise la colère
De celui qui juge les rois!
HAMLET, à part, s’arrêtant au moment de frapper le roi.
Il prie!
LE ROI.
Ah! vains efforts! – Espérance insensée!

Il s’affaisse avec désespoir aux pieds du prie-Dieu

Ma voix et mes regards vont au ciel; ma pensée
Rampe sur la terre! … hélas!
Dieu ne m’écoute pas! …

Je t’implore, ô mon frère! …
Si tu m’entends, si tu me vois,
Apaise la colère
De celui qui juge les rois!

Il retombe à genoux.

HAMLET, à part.
Non! non! … le repentir pourrait sauver son âme! …
Ce n’est pas à genoux,
C’est dans l’enivrement du trône que l’infâme
Doit tomber sous mes coups!

Il jette son poignard et se cache derrière une tapisserie.

LE ROI.
Quel fantôme ai-je vu passer dans la nuit sombre?
O terreur! … Je l’ai vu! … Polonius! à moi!

Scène III.

Le Roi, Polonius, Hamlet, caché

POLONIUS.
Sire, pourquoi ces cris?
LE ROI.
Là, j’ai vu, comme une ombre,
Passer le spectre du feu roi!
POLONIUS.
Reprenez vos esprits et calmez votre effroi!
Gardez que devant tous un mot ne nous tranisse!
HAMLET, à part, avec épouvante.
Polonius est son complice!

Polonius entraîne le roi.

Scène IV.

Hamlet, seul; puis Ophélie et la Reine.

HAMLET.
Lui, complice du roi! – Polonius! … ô Dieu!
Pourquoi l’ai-je entendu cet exécrable aveu!

Il tombe anéanti dans un fauteuil. – Entrent Ophélie et la reine.

LA REINE.
Le voilà! …

À part.

Je veux lire enfin dans sa pensée!

S’approchant d’Hamlet.

Cher Hamlet …

Hamlet se lève.

Par mes soins et par ordre du roi,
L’autel est préparé …

Lui montrant Ophélie.

Voici ta fiancée.

Hamlet détourne les yeux sans répondre.

OPHÉLIE, à part.
Il se tait! … Son regard se détourne de moi!
HAMLET, à part.
O torture! – ô supplice!
Du forfait à punir son père était complice!
LA REINE.
On nous attend; … venez!
HAMLET, avec éclat.
Sur moi tombent les cieux
Avant que cet hymen funeste s’accomplisse!
OPHÉLIE, se réfugiant dans les bras de la reine.
Que dit-il? …
LA REINE.
Quel feu sombre a jailli de ses yeux!
HAMLET, avec un accent douloureux et amer.
Allez dans un cloître, allez, Ophélie!
Et que votre coeur à jamais oublie
Ce rêve d’un jour!
Folle qui d’Hamlet peut se croire aimée!
Mon âme est de marbre et reste fermée
Aux soupirs d’amour!
LA REINE, observant d’un regard fixe et inquiet le visage d’Hamlet.
Eh quoi! mon fils, les traits charmants,
Le regard de ta fiancée,
Et ses aveux et tes serments
Sont-ils sortis de ta pensée?
HAMLET.
Je ne retrouve rien dans mon âme glacée.
OPHÉLIE, avec une tristesse résignée.
Cet amour promis à genoux
Dont je faisais toute ma gloire,
Et cet anneau donné par vous,
Devais-je, hélas! ne pas y croire?
HAMLET.
De ces doux souvenirs j’ai perdu la mémoire!

À part.

L’horrible vérité s’est dressée entre nous!
OPHÉLIE, lui présentant son anneau.
Si vous ne m’aimez plus, reprenez donc ce gage!
HAMLET.
Ophélie! – ô bonheur évanoui!

Prenant l’anneau et le brisant.

Courage!
LA REINE, à Ophélie.
Il pleure en prononçant ton nom!
– Il se souvient! – il t’aime! …
HAMLET.
Non!
Allez dans un cloître, allez, Ophélie!
Et que votre coeur à jamais oublie
Ce rêve d’un jour!
Folle qui d’Hamlet peut se croire aimée!
Mon âme est de marbre et reste fermée
Aux soupirs d’amour! …
OPHÉLIE, à part.
Sombre égarement! étrange folie!
Gloire, honneur, vertus et grâce accomplie,
Tout passe en un jour!
Voilà cet Hamlet qui m’a tant aimée!
Pour toujours, hélas! son âme est fermée
Aux rêves d’amour!
LA REINE, à part.
Sa main sans pitié repousse Ophélie!
Mensonge cruel ou sombre folie! …
Je tremble à mon tour!
Le doute envahit mon âme alarmée!
Sa colère, hélas! ne s’est point calmé
Devant tant d’amour!
HAMLET.
Mon âme pour jamais est fermée a l’amour.
LA REINE, à part.
Quel funeste soupçon a brisé son amour?
OPHÉLIE.
Adieu joie et bonheur! … adieu rêves d’amour!

Elle sort en cachant ses larmes. – Hamlet et la reine restent seuls.

Scène V.

Hamlet, La Reine.

LA REINE, après un long silence.
Hamlet, ma douleur est immense!
La colère, plutôt encor que la démence,
Semble percer en vos discours! …
Mais laissons Ophélie! … oublions vos amours! …
Par pitié, rendez-vous aux conseils d’une mère
Qui peut être impuissante à protéger vos jours!
Vous avez gravement offensé votre père …
HAMLET.
Qui de nous offensa mon père? …
LA REINE.
Qu’as-tu dit?
HAMLET.
Souvenir funeste et maudit! …
LA REINE, tremblante.
Hamlet! …
HAMLET.
Souvenir implacable!
LA REINE.
Ton langage est d’un insensé!
HAMLET, faisant un pas vers la reine.
Et lé vôtre est d’une coupable!
LA REINE, reculant devant Hamlet.
Mon fils, rappelle-toi qui je suis! …
HAMLET.
Je le sai!
Vous êtes ma mère! … la reine! …
Celle qu’un fol amour entraîne
Vers le frère de son époux! …

La reine veut s’éloigner; Hamlet lui barre le passage.

Oh! vous ne fuirez pas! … vous resterez, madame! …

D’un ton menaçant.

Dans les profondeurs de votre âme
Osez plonger les yeux, et reconnaissez-vous!
LA REINE, reculant encore devant Hamlet.
Veux-tu m’assassiner, grand Dieu! …
HAMLET.
Moi! … Non, ma mère,
Je ne devance pas les jugements du ciel!
Commettre un parricide est aussi criminel
Que de tuer un roi pour épouser son frère!
LA REINE, avec terreur.
Tuer un roi! …
HAMLET.
C’est là ce que j’ai dit! … Eh bien!
Vous vous taisez? vous ne répondez rien? …
Ah! que votre âme sans refuge
Pleure sur les devoirs trahis!
Vous n’êtes plus devant un fils,
Courbez-vous devant votre juge!
LA REINE.
Non! … Sois ma force et mon refuge!
Je frissonne, hélas! je frémis!
Que la tendresse de mon fils
Me protége devant mon juge!

Suppliante.

Vois! … la douleur égare ma raison!
Mon fils! je tends vers toi mes mains désespérées! …
HAMLET.
Vos mains ont versé le poison!
LA REINE.
Le ciel même a pitié des mères éplorées!
HAMLET, montrant les deux portraits à la reine.
Tenez! levez les yeux vers ces portraits! … Voici.
Les deux frères, madame! …

Indiquant la portrait de son père.

Ici
La grâce et la beauté sereines;
Le courage, la foi, les vertus souveraines
Qui font la majesté des rois! …
C’était votre époux d’autrefois! –

Montrant l’autre portrait.

Là, tous les crimes de la terre!
L’artifice, la peur, le meurtre et l’adultère
Tous rassemblés en lui! …
Voilà votre époux d’aujourd’hui!
Voilà le coeur choisi du vôtre!
Voilà le monstre, le pervers,
Semblable aux démons des enfers,
Que vous avez donné pour successeur à l’autre!
LA REINE.
Grâce, mon fils! épargne-moi!
HAMLET.
Non, non! … Pour vous défendre, appelez votre roi!
LA REINE, prosternée devant Hamlet.
Pardonne, hélas! ta voix m’accable!
Veux-tu que je meure en désespérant!
Hamlet! … ne sois pas implacable!
Ta mère à tes pieds se traîne en pleurant!
HAMLET, avec une fureur toujours croissante.
Cet assassin! … ce misérable
Remplace mon père! ô Dieu tout-puissant! …
Pleurez! … je suis inexorable! …
J’ai devant les yeux un voile de sang! …

La reine a saisi les mains d’Hamlet et se traîne à ses pieds Hamlet la repousse; elle se renverse éperdue sur les coussins d’un lit de repos.

LA REINE, avec désespoir.
Ah! …

Les lumières pâlissent tout à coup; l’ombre se dresse derrière le lit de repos et étend la main vers Hamlet.

L’OMBRE.
Mon fils!
HAMLET, reculant avec égarement.
Dieu! … puissances éternelles!
Anges des cieux, couvrez-moi de vos ailes! …
Parle! – que me veux-tu?
LA REINE.
mence funeste! …

L’ombre s’avance vers Hamlet qui recule devant elle.

HAMLET, tombant au pied du prie-Dieu.
Ombre terrible et chère,
Viens-tu réveiller la colère
D’un fils ingrat et sans vertu? …
Oh! parle! …
L’OMBRE.
Souviens-toi! … mais épargne ta mère! …
LA REINE.
Pourquoi regardes-tu dans le vide? … Avec qui
Penses-tu donc parler! …

Elle traverse le théâtre et s’approche d’Hamlet.

HAMLET, étendant la main vers l’ombre.
Lui! lui! …
Ah! détourne les yeux! … laisse-moi mon courage!
Les pleurs amolliraient ce coeur gonflé de rage! …
Non! … pas de pleurs! … du sang! …
LA REINE.
Mon fils!
HAMLET.
Là! … devant moi! …
Là! … le voyez-vous? …
LA REINE.
Non! … tu me glaces d’effroi!

L’ombre s’éloigne lentement.

HAMLET.
N’entendez-vous rien? …
LA REINE.
Non! … rien! …
HAMLET.
Ce spectre! … cette ombre! …
Mais regardez donc là! … silencieux et sombre,
Il s’éloigne! … il franchit votre seuil! …

Les portes se sont ouvertes devant l’ombre, qui se retourne sur le seuil et étend de nouveau la main vers Hamlet.

L’OMBRE.
Souviens-toi! …

L’ombre disparaît; les portes se referment.

LA REINE.
Au nom du ciel, Hamlet, chasse de ta pensée
Cette vision insensée! …
HAMLET.
Non! ne me croyez pas insensé! … Ma fureur
S’est apaisée à la voix de mon père!
Repentez-vous! … priez! … dormez en paix, ma mère!

Il s’éloigne et sort; la reine le suit des yeux.

LA REINE.
nuit terrible! ô nuit d’épouvante et d’horreur!

Elle tombe éperdue au pied du prie-Dieu.

Acte quatrième

Un site champêtre ombragé de grands arbres. – Au fond un grand lac parsemé d’îles verdoyantes et bordé de saules et de roseaux. – Le jour se lève et éclaire gaiement tout le paysage.

Scène première.

Une troupe de jeunes paysans danois entre en scène au son des hautbois et des tambourins.

CHOEUR.
Voici la riante saison,
Le doux mois des nids et des roses!
Le soleil brille à l’horizon,
Et nos portes ne sont plus closes!
Pour les champs quittons la maison;
Voici la riante saison! …

Tout s’anime et sourit, tout chante et tout rayonne
Les longues nuits ont fait place aux longs jours;
Aux durs travaux succèdent les amours! …
Fêtons le gai printemps couronné d’anémone!

Voici la riante saison,
Le doux mois des nids et des roses!
Le soleil brille à l’horizon,
Et nos portes ne sont plus closes!
Pour les champs quittons la maison;
Voici la riante saison!
Le doux mois des nids et des roses!

Ballet.

La fête du printemps.

Scène II.

Le Choeur, Ophélie.

Entre Ophélie, vêtue d’une longue robe blanche et bizarrement coiffée de fleurs et de lianes entrelacées dans sa chevelure dénouée.

OPHÉLIE.
A vo jeux, mes amis, permettez-moi, de grâce,
De prendre part! …

Les paysans la regardent avec surprise et l’entourent.

Nul n’a suivi ma trace!
J’ai quitté le palais aux premiers feux du jour …
Déjà l’oiseau chantait dans les bois d’alentour …
La brise matinale agitait la feuillée
D’un long frisson d’amour! …
Des larmes de la nuit la terre était mouillée
Et l’alouette, avant l’aube éveillée,
Planait dans l’air …

Leur faisant signe d’approcher.

Mais vous, pourquoi vous parler bas
Ne me reconnaissez-vous pas?
Hamlet est mon époux, … et je suis Ophélie!
LE CHOEUR.
Ophélie!
OPHÉLIE, à demi-voix, s’adressant aux jeunes filles qui l’entourent.
Écoutez: – un doux serment nous lie!
Il m’a donné son coeur en échange du mien …
Et si quelqu’un vous dit qu’il me fuit et m’oublie,
N’en croyez rien! … n’en croyez rien! …
LE CHOEUR.
Qu’il soit toujours fidèle
Comme vous toujours belle,
C’est le voeu de nos coeurs, ô noble demoiselle!
OPHÉLIE, avec tristesse.
S’il trahissait sa foi, j’en perdrais la raison!

Gaiement.

Partagez-vous mes fleurs! …

A une jeune fille.

A toi cette humble branche
De romarin sauvage …

A une autre.

A toi cette pervenche …
Et maintenant, écoutez ma chanson:

I.

Pâle et blonde,
Dort sous l’eau profonde
La Willis au regard de feu!
Que Dieu garde
L’amant qui s’attarde,
Dans la nuit, au bord du lac bleu!

Avec tristesse.

Heureuse l’épouse
Aux bras de l’époux!
Mon âme est jalouse
D’un bonheur si doux!

II.

La sirène,
L’attire et l’entraîne
Sous l’azur du lac endormi!
L’air se voile!
Adieu, blanche étoile!
Adieu, ciel! … adieu, doux ami! …

Heureuse l’épouse
Aux bras de l’époux!
Mon âme est jalouse
D’un bonheur si doux!
Ah! …

Elle achève sa chanson par des vocalises mêlées de rires et de sanglots, puis elle se laisse tomber sur un tertre de gazon et fait signe au choeur de s’éloigner.

LE CHOEUR, avec compassion.
Elle pleure et rit tour à tour!
Sa raison a fui sans retour!

Le choeur s’éloigne tristement.

1. Le rôle du choeur, dans ces deux scènes, peut être chanté par les artiste des choeurs ou mimé par ceux de la danse

Scène III.

Ophélie, seule.

Après un long silence, elle se levé, en regardant autour d’elle, et court vers le fond du théâtre.

Ah! … le voilà! je crois l’entendre!
Pour le punir de s’être fait attendre,
Blanches Willis, nymphes des eaux.
Cachez-moi parmi vos roseaux! …

Elle se penche au bord de l’eau, s’appuyant d’une main aux branches d’un saule et de l’autre écartant les roseaux.

»Ah! doute de la lumière,
Doute du soleil et du jour …

Elle glisse doucement entre les roseaux et disparaît peu à peu dans l’eau.

Doute du ciel et de la terre,
Mais ne doute jamais … jamais de mon amour!«

On la voit surnager quelque temps dans sa robe blanche. – Puis son corps est emporté par le courant, et l’on entend encore sa voix répétant en s’affaiblissant de plus en plus:

Jamais! … jamais!

Acte cinquième

Le cimetière d’Elseneur. – Quelques pierres funéraires sous des cyprès. – A droite, une chapelle. – Au fond, la ville d’Elseneur et la mer, éclairées par les derniers rayons du soleil couchant.

Scène première.

Fossoyeurs, puis Hamlet.

PREMIER FOSSOYEUR.

I.

Dame ou prince, homme ou femme,
Descendent chez les morts;
La terre prend le corps,
Que Dieu reçoive l’âme!
Ici-bas tout est vain:
Amour, richesse et gloire!
Ici-bas tout est vain,
Hors le plaisir de boire!
La vie est dans le vin!

Ils boivent. – Hamlet paraît au fond et s’arrête.

II.

Jeune ou vieux, brune ou blonde,
Chacun aura son tour!
La nuit succède au jour,
C’est la loi de ce monde!

Ensemble.

Ici-bas tout est vain:
Amour, richesse et gloire!
Ici-bas tout est vain,
Hors le plaisir de boire!
La vie est dans le vin!
HAMLET, à part, au fond.
Comme la mort devient aisément familière!
Leur chanson, voilà leur prière!

S’approchant.

Pourquoi donc avez-vous descellé cette pierre?
PREMIER FOSSOYEUR.
Pour quelqu’un que suivront des regrets superflus.
HAMLET.
Son nom?
DEUXIÈME FOSSOYEUR.
On nous l’a dit, je ne m’en souviens plus.

Ils s’éloignent.

Scène II.

HAMLET, seul.
O séjour du néant! ô morts que j’ai connus!

S’asseyant sur une tombe.

La fatigue alourdit mes pas, le froid me gagne!
J’erre depuis deux jours à travers la campagne
Pour échapper aux assassins!
Oui, le roi dans mon sang veut assouvir sa rage

Il se lève.

Pourvu qu’Horatio reçoive mon message! …
Son amitié servira mes desseins!
J’ai pu les différer sans que je les oublie:
Je n’ai rien oublié! … non … pas même Ophélie! …
Pauvre enfant, dont l’amour, comme un fatal poison,
A flétri la jeunesse et troublé la raison!

I.

Comme une pâle fleur
Éclose au souffle de la tombe,
Sous les coups du malheur,
Triste et brisée, – elle succombe!

II.

Par mon refus cruel,
Son âme, à jamais désolée,
N’aspire plus qu’au ciel,
Où sa raison s’est envolée! …
De mon destin funeste elle subit la loi! …

Avec douleur.

Ophélie! Ophélie! … hélas! pardonne-moi!

Écoutant.

Mais qui marche dans l’ombre?

Laërte entre en scène enveloppé d’un manteau. – Hamlet marche sa rencontre.

Scène III.

Hamlet, Laerte.

HAMLET.
Horatio
LAERTE.
Laërte!
HAMLET.
Laërte!
LAERTE.
Vous avez frémi,
Prince! … D’où vient qu’à la main d’un ami
Votre main ne s’est pas ouverte?
Oui, je suis de retour. – Le roi
M’a confié certain message
Qu’il avait surpris au passage;
Et ce n’est pas Horatio! … c’est moi!
HAMLET.
Eh bien! que voulez vous? – quel intérêt vous guide?
LAERTE, avec éclat.
Tu me le demandes, perfide?
Penses-tu m’abuser par ta feinte douceur?
Parle, Hamlet, qu’as-tu fait d’Ophélie?

Hamlet détourne la tête sans répondre.

O ma soeur!
O chère enfant! ô douleur éternelle!
Pouvais-je croire, hélas!
Quand je serrais cette main fraternelle,
Qu’Hamlet ne t’aimait pas!
HAMLET, voulant s’éloigner.
Laërte, que le ciel vous garde!
LAERTE, lui barrant le passage.
Hamlet espère
M’échapper sans verser mon sang!
HAMLET.
Ton sang! – non, le crime du père
Ne doit pas retomber sur le fils innocent!
LAERTE.
Quel crime? que dis-tu? … Pour couvrir ton parjure
Vas-tu chercher encore une lâche imposture?
HAMLET.
Ah! pourquoi te jeter au-devant de mes coups?
J’en ai trop dit …

Il tire son épée.

Meurs donc!
LAERTE.
Que Dieu juge entre nous!

Ils croisent le fer, une marche funèbre se fait entendre dans la coulisse. – Tous deux s’arrêtent et écoutent.

HAMLET.
Attends! écoute! …
Quel est ce bruit de pas?
LAERTE.
Le cortége, sans doute.
HAMLET.
Qui donc est mort? réponds!
LAERTE.
Hélas!
Hamlet ne le sait-il pas?

Laërte remet l’épée au fourreau. – Hamlet recule pas à pas en entendant s’approcher le cortége et se cache derrière un mausolée.

Scène IV.

Hamlet, Laerte, Seigneurs, Jeunes Filles, Valets portant des torches, puis Le Roi et La Reine, puis L’ombre. – Le cortége descend en scène. – Un choeur de jeunes filles vêtues de blanc précède le lit de parade où se trouve étendue Ophélie morte.

CHOEUR DE JEUNES FILLES.
Comme la rose nouvelle
Se fane au souffle des autans,
Elle est morte jeune et belle,
En son premier jour de printemps!

Le roi et la reine ferment le cortége. On dépose le lit de parade devant les portes de la chapelle.

HAMLET, s’élançant en scène et écartant le voile qui couvre le corps d’Ophélie.
Ophélie! …
LA REINE ET LE ROI.
Hamlet! …
LE CHOEUR.
Dieu!
HAMLET, avec désespoir.
Morte! glacée! …

Tombant agenouillé près du corps inanimé d’Ophélie.

O crime!
O de leurs noirs complots déplorable victime
C’en est fait! … je te perds! …

Se relevant.

Non! non!.. ô Dieu clé
Unissez-nous! … je meurs!

Il tourne son épée contre lui-même. Horatius et Marcellus précipitent vers lui pour arrêter son bras.

TOUS.
Ciel! …
L’OMBRE, apparaissant au fond parmi les tombeaux.
Hamlet! …
HAMLET.
Mon serment!

Ensemble.

LE CHOEUR.
O terreur! Épouvante! …
C’est l’ombre du feu roi qui se dresse à nos yeux,
Terrible et menaçante!
Quel malheur sur nos fronts va descendre des cieux?
HAMLET.
Oui, tremblez d’épouvante! …
C’est l’ombre du feu roi qui se dresse à nos yeux,
Terrible et menaçante!
Il est temps d’obéir aux volontés des cieux!
LE ROI ET LA REINE.
O terreur! épouvante!
C’est lui! c’est lui! … je vois se dresser à mes yeux,
Son ombre menaçante! …
Je lis dans ses regards la volonté des cieux!
LAERTE, MARCELLUS, HORATIO.
O terreur! épouvante! …
C’est l’ombre du feu roi qui se dresse à nos yeux,
Terrible et menaçante!
La mort même obéit aux volontés des cieux!
LE ROI.
Grâce! …
LA REINE.
Pitié! …
L’OMBRE.
L’heure est passée! …
Toi, mon fils, accomplis ton oeuvre commencée!
HAMLET.
Ah! force donc mon bras à lui percer le sein!
Guide mes coups! …

Il marche vers le roi, les yeux fixés sur l’ombre.

LE ROI,
Ah! …

Il tombe frappé au coeur par l’épée d’Hamlet.

LA REINE.
Dieu! …
LE CHOEUR.
Le roi! …
HAMLET.
Non, l’assassin! …
L’assassin de mon père! …
L’OMBRE.
Le crime est expié! … le cloître attend ta mère!

Ensemble.

LE ROI.
O Dieu! je meurs maudit! l’enfer s’ouvre pour moi!
L’OMBRE.
Vis pour ton peuple, Hamlet! c’est Dieu qui te fait roi!
LA REINE.
Je succombe! je meurs! ô Dieu! pardonne-moi!
HAMLET.
Mon âme est dans la tombe, hélas! et je suis roi!
HORATIO ET MARCELLUS, tirant l’épée.
Vive Hamlet! …
SEIGNEURS ET SOLDATS.
Vive Hamlet!
TOUT LE CHOEUR.
Vive Hamlet, notre roi!