Hector Berlioz

La Damnation de Faust

Légende Dramatique en Cinq Actes et Dix Tableaux

Distribution
Marguerite
Faust
Méphistophélès
Brander
Paysans et Paysannes Hongrois, Soldats et Cavaliers Hongrois, Buveurs, Soldats et Etudiants, Hommes et Femmes du Peuple, Sylphes, Gnomes, Follets, Démons, Damnés, Anges, etc.


Premier Acte

La Gloire

La scène représente un pavillon-véranda qui s'étend sur toute la largeur du premier plan avec des fenêtres gothiques très hautes. A partir du second plan (invisible au lever du rideau) et jusqu'au fond du théâtre, un paysage riant avec des champs de fleurs; de petits monticules accessibles et praticables montent progressivement en plusieurs courbes jusqu'en heut du dernier plan où se trouvent les portes d'une forteresse.


Scene Premiere


Au lever du rideau, le premier plan seulement est éclairé à bleu par la rampe; la véranda seule est visible. A gauche, une table avec plusieurs grands livres. Sur la table faisant face au public, une tête de squelette: à droite de la table, un fauteuil dans lequel Faust est assis, la tête appuyée sur sa main droite.

FAUST seul.
Le vieil hiver a fait place au printemps;
La nature s'est rajeunie;
Des cieux la coupole infinie
Laisse pleuvoir mille feux éclatants.
Je sens glisser dans l'air la brise matinale;
De ma poitrine ardente un souffle pur s'exhale.
J'entends autour de moi le réveil des oiseaux,
Le long bruissement des plantes et des eaux.
Oh! qu'il est doux de vivre au fond des solitudes
Loin e la lutte humaine et loin des multitudes.

Peu à peu le jour a paru, précédé de toutes les phases de l'aurore. Quand le jour est complet on entrevoit très clairement, à travers les fenêtres, le paysage décrit au commencement de l'acte.

A l'approche du jour, Faust, qui s'était assis pour travailler, se trouve distrait par le chant des oiseaux et la brise matinale; il donne quelques signes d'impatience. Peu à peu, gagné par la beauté du site, il s'approche du vitrail du milieu, y appuie sa tête et respire à pleins poumons l'air du matin.

Lorsque le jour est complet, il recule émerveillé de la beauté de la nature; mais bientôt son indifférence le reprend et il retourne mélancoliquement à sa table de travail.



Scene II


Faust, Choeur des Paysans

Ronde des Paysans

La première partie du Choeur des Paysans se chante en coulisse. Faust est retourné a sa table de travail.

CHOEURS DES PAYSANS.
»Les bergers quittent leurs troupeaux,
Pour la fête ils se rendent beaux;
Rubans et fleurs sont leur parure;
Sous les tilleuls, les voilà tous
Dansant, sautant comme des fous.
Ha! ha! ha! ha!
Landerida!
Suivez donc la mesure!«
FAUST.
Quels sont ces cris? Quel est ce bruit lointain? ...

Entrée des choeurs.

Pendant ce premier couplet et la ritournelle de la ronde arrivent de toutes parts, des paysans, hommes, femmes et enfants; on les voit à travers les vitraux s'aborder, jacasser; tout le va-et-vient d'une rencontre matinale.

Plusieurs danseuses se détachent des groupes et, aux acclamations des autres, elles montent sur le plateau et se mettent à danser. Tous les autres paysans et paysannes se groupent en diverses poses pittoresques sur toutes les hauteurs des monticules.

FAUST regardant par la fenêtre.
Ce sont des villageois, au lever du matin,
Qui dansent en chantant sur la verte pelouse.
De leur plaisir ma misère est jalouse.
DEUXIÈME COUPLET DE LA RONDE.
»Ils passaient tous comme l'éclair,
Et les robes volaient en l'air;
Mais bientôt on fut moins agile:
Le rouge leur montait au front,
Et l'un sur l'autre dans le rond,
Ha ha! ha! ha!
Landerida!
Tous tombaient à la file.«
TROISIÈME COUPLET DE LA RONDE.
»Ne me touchez donc point ainsi!
- Paix. ma femme n'est point ici!
Profitons de la circonstance!«
»Dehors il l'emmena soudain,
Et tout pourtant allait son train,
Ha! ha! ha! ha!
Landerida!
La musique et la danse.«

Scene III


Aussitôt la danse finie, tous les paysans commencent à regarder avec inquiétude du côté de la forteresse. Quelques-uns se détachent et montent sur les hauteurs. Ils gesticulent en se montrant l'armée qui sort de la forteresse pour marcher au combat.

La scène s'obscurcit un peu.

FAUST.
Mais d'un éclat guerrier ces campagnes se parent
Ah! les fils du Danube aux combats se préparent!
Avec quel air fier et joyeux
Ils portent leur armure! et quel feu dans leurs yeux!
Tout coeur frémit à leur chant de victoire;
Le mien seul reste froid, insensible à la gloire.

Marche Hongroise

La marche de l'armée hongroise commence lentement à travers la montagne, traversant quatre fois la scène avant d'arriver devant les vitraux de la véranda, et s'éloigne par la droite. Elle se continue sans interruption.

Au grondement du canon, arrive par les portes de la forteresse, sur la haute cime de la montagne, le clergé entouré de grands dignitaires. En ce moment toute la marche s'arrête et se trouve enchaînée et échelonnée sur toute la scène.

Tous les personnages ainsi disposés, excepté ceux placés sur le même plateau que le clergé, tournent le dos et regardent le clergé. Les porte-drapeaux se détachent des rangs et présentent leurs insignes aux prêtres qui les embrassent et les bénissent. Toute l'armée est à ce moment à genoux.

Après avoir reçu la bénédiction, les soldats se lèvent en brandissant leurs armes, agitent leurs drapeaux et se remettent en route.

Le ciel s'est obscurci entièrement et la marche continue jusqu'aux mesures au pas de charge, à la lueur des flambeaux portés par quelques soldats du défilé ...

Faust, attiré par ce spectacle héroïque, se sent peu à peu entraîné par le fanatisme patriotique. Des rêves de gloire passent devant ses yeux. Au moment de la bénédiction des étendards, son émotion est au comble; mais bientôt ses regards se fixent sur la fête de squelette qui se trouve sur la table. A la pensée du carnage des champs de bataille des horreurs de la guerre, il prend cette tête et la soulevant de la main droite, il étend la gauche vers l'armée qui passe, conduite par un rêve chimérique qui doit finir par la souffrance et la mort.

Le rideau baisse sur les derniers accords de la marche qui continue jusqu'à la fin.

Fin du premier Acte.



Deuxième Acte

La Foi.

La scène représente la chambre de travail de Faust en Allemagne, intérieur d'un savant au moyen-âge, avec une grande bibliothèque à gauche. A droite, une grande cheminée gothique et demi-rustique devant laquelle est accroupi un barbet. Derrière ce décor de fond, et invisible au public, un intérieur d'église, avec tout le nombreux personnel qu'elle comporte, s'étend jusqu'au fond de la scène.


Scene Premiere

FAUST seul dans son cabinet de travail.
Sans regrets j'ai quitté les riantes campagnes
Où m'a suivi l'ennui.
Sans plaisir je revois nos altières montagnes;
Dans ma vieille cité je reviens avec lui.
Oh! je souffre! je souffre! et la nuit sans étoiles
Qui vient d'étendre en moi son silence et ses voiles,
Ajoute encore à mes sombres douleurs.

Son regard se fixe sur le flacon qui se trouve sur sa table.

Mais pourquoi mon regard s'arrête-t-il impuissant?
Ce flacon à mes yeux est-il donc un aimant?
Essence des doux sucs qui procure la mort
Je te vois, et la douleur s'apaise en mon corps.
Dans la mort trouverai-je ce qui manque à ma vie?
Le secret du néant qui fuit mon âpre envie!
Allons, il faut finir! ... Mais je tremble ... Pourquoi
Trembler devant l'abîme entr'ouvert devant moi? ...
O coupe trop longtemps à mes désirs ravie,
Viens, viens, noble cristal, verse-moi le poison
Qui doit illuminer
Ou tuer ma raison,

Il porte la coupe à ses lèvres ... Sons de cloches, chants religieux.



Scene II


Chant de la Fete de Paques

A l'attaque de la première note de »Christ vient de ressuciter«, tout le fond de la chambre de Faust disparaît peu à peu, laissant entrevoir, comme dans un rêve, l'intérieur d'une église remplie de monde: choeurs, hommes, femmes et enfants, tous agenouillés. Au fond, devant l'autel et faisant face au public, trois prêtres exerçant la liturgie pascale; des enfants de choeur avec des encensoirs qu'ils font mouvoir de temps en temps.

Au moment où l'orchestre attaque le Chant de Pâques, Faust arrête la coupe qu'il portait à ses lèvres; il reste extasié comme transporté dans un souvenir d'enfance en se tournant vers le fond.

CHOEUR.
»Christ vient de ressuciter! ...
FAUST.
Qu'entends-je? ...
CHOEURS.
Quittant du tombeau
Le séjour funeste,
Au parvis céleste
Il monte plus beau.
Vers les gloires immortelles
Tandis qu'il s'élance à grands pas,
Ses disciples fidèles
Languissent ici-bas.
Hélas! c'est ici qu'il nous laisse
Sous les traits brûlants du malheur.
O divin maître! ton bonheur
Est cause de notre tristesse.
Mais croyons en sa parole éternelle
Nous le suivrons un jour
Au céleste séjour
Où sa voix nous appelle.
Hosanna!
Hosanna!«

Faust a toujours gardé machinalement la coupe entre ses mains comme s'il l'avait oubliée. A un moment donné, gagné par la piété, il veut joindre ses mains pour prier; il voit alors la coupe et se souvient de ce qu'il voulait faire. Une lutte intérieure se peint sur son visage; sa main crispée tient la coupe et veut de nouveau l'approcher de ses lèvres.

Peu à peu, le visage tourné vers le fond, il a reculé jusqu'à l'avant scène à droite; aux dernières notes de l'Hosanna, il jette violemment la coupe à terre et, s'inclinant devant l'autel, il repasse a gauche en chantant.

FAUST.
O Souvenirs! ... O mon âme tremblante!
Sur l'aile de ces chants vas-tu voler aux cieux? ...

A partir de ce moment il se trouve à l'avant-scène à gauche, face au public et comme illuminé, et continue à chanter jusqu'à la fin.

La foi chancelante
Revient, me ramenant la paix des jours pieux,
Mon heureuse enfance,
La douceur de prier,
La pure jouissance
D'errer et de rêver
Par les vertes prairies,
Aux clartés infinies
D'un soleil de printemps! ...
O baiser de l'amour céleste
Qui remplissais mon coeur de doux pressentiments
Et chassais tout désir funeste! ...

L'église disparaît et l'on revoit dans un demi-jour la chambre de Faust, comme au lever du rideau. Faust tombe à genoux, face au public, en chantant avec le choeur comme dans un rêve:

Hosanna! Hosanna!
FAUST seul.
Hélas! doux chants du ciel, pourquoi dans sa poussière
Réveiller le maudit? Hymnes de la prière,
Pourquoi soudain venir ébranler mon dessein?
Vos suaves accords rafraîchissent mon sein.
Chants plus doux que l'aurore,
Retentissez encore:
Mes larmes ont coulé, le ciel m'a reconquis.

A ce moment, le barbet disparaît brusquement et l'on aperçoit Méphistophélès accroupi à la place du chien.



Scene III


Mephistopheles, Faust

MÉPHISTOPHÉLÈS se levant brusquement.
O pure émotion! Enfant du saint parvis!
Je t'admire, docteur! les pieuses volées
De ces cloches d'argent
Ont charmé grandement
Tes oreilles troublées!
FAUST.
Qui donc es-tu, toi dont l'ardent regard
Pénètre ainsi que l'éclat d'un poignard,
Et qui, comme la flamme,
Brûle et dévore l'âme?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Vraiment, pour un docteur, la demande est frivole!
Je suis l'esprit de vie, et c'est moi qui console.
FAUST.
C'est là ton pouvoir?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je te donnerai tout: le bonheur, le plaisir;
Tout ce que peut rêver le plus ardent désir.
FAUST.
Si jamais par ton mirage menteur,
Ne fût-ce qu'un instant, je puis croire au bonheur,
Que pour moi tout soit fini.
Acceptes-tu ce défi?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tope!
FAUST.
Si jamais je dis au moment qui passe
Arrête toi! tu es beau, toi dont la joie m'enlace;
Que la cloche des morts m'enlève au trépas.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Songes-y bien! nous ne l'oublierons pas.
FAUST.
Eh bien, pauvre démon, fais-moi voir tes merveilles.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Certes! j'enchanterai tes yeux et tes oreilles.
Au lieu de t'enfermer, triste comme le ver
Qui ronge tes bouquins, viens, suis-moi, change d'air.
FAUST.
J'y consens.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Partons donc pour connaître la vie,
Et laisse le fatras de ta philosophie.

Faust et Méphistophélès disparaissent.

Le théâtre s'obscurcit complètement, tant la scène que la salle, pendant les vingt mesures d'orchestre qui suivent, et le jour reparaît brusquement sur le tableau de la Cave d'Auerbach, à Liepzig.


Troisième Tableau

Le Jeu, La Boisson

La Cave d'Auerbach, a Liepzig

A droite, au fond, les marches de l'escalier conduisant à la rue; une dizaine de tables. Les buveurs remplissent la scène groupés autour des tables, ils ont tous la face abrutie par l'excès des boissons.

Faust et Méphistophélès se tiennent debout à l'avant-scène à gauche; Brander est placé à une table de droite; les choeurs jouent et boivent.


Scene IV


Faust, Méphistophélès, Brander Étudiants, Bourgeois et Soldats

CHOEUR DES BUVEURS.
A boire encore! du vin
Du Rhin!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Voici, Faust, un séjour de folle compagnie,
Ici vins et chansons réjouissent la vie.

Pendant le choeur qui suit, Méphistophélès espère attirer Faust par le vice. - Faust regarde la table des joueurs et, sous l'influence de Méphistophélès, il commence à s'y intéresser; mais bientôt une querelle survient et l'un des joueurs assène un coup de poing sur la figure de son adversaire. Faust se recule et va à une autre table, mais, à la vue des buveurs qui ont l'air de l'inviter avec des gestes complètement abrutis et des faces d'ivrognes, il s'éloigne au fond, écoeuré; Méphistophélès le suit dépité.

CHOEUR.
Oh! qu'il fait bon quand le ciel tonne
Rester près d'un bol enflammé,
Et se remplir comme une tonne
Dans un cabaret enfumé!
J'aime le vin et cette eau blonde
Qui fait oublier le chagrin.
Quand ma mère me mit au monde;
J'eus un ivrogne comme parrain.
Oh! qu'il fait bon, etc., etc.
QUELQUES BUVEURS.
Qui sait quelque plaisante histoire?
En riant le vin est meilleur.
A toi, Brander!
AUTRES BUVEURS.
Il n'a plus de mémoire!
BRANDER ivre.
J'en sais une, et j'en suis l'auteur.
TOUS.
Eh bien donc, vite!

Brander se lève et s'avance en chancelant.

BRANDER.
Puisqu'on m'invite,
Je vais vous chanter du nouveau.
TOUS.
Bravo! Bravo!

Chanson de Brander

Brander, debout, face au public, l'oeil hagard, complètement abruti, sans faire un geste.

PREMIER COUPLET.
»Certain rat, dans une cuisine,
Etabli comme un vrai frater.
S'y traitait si bien, que sa mine
Eut fait envie au gros Luther.
Mais un beau jour le pauvre diable,
Empoisonné, sauta dehors,
Aussi triste, aussi misérable
Que s'il eût eu l'amour au corps.
CHOEUR.
Que s'il eût eu l'amour au corps.
DEUXIÈME COUPLET.
Il courait devant et derrière,
Il grattait, reniflait, mordait,
Parcourait la maison entière;
La rage à ses maux ajoutait,
Au point qu'à l'aspect du délire
Qui consumait ses vains efforts,
Les mauvais plaisants pouvaient dire:
Il a, ma foi, l'amour au corps.
CHOEUR.
Il a, ma foi, l'amour au corps.
TROISIÈME COUPLET.
Dans le fourneau le pauvre sire
Crut pourtant se cacher très bien;
Mais il se trompait, et, le pire,
C'est qu'on l'y fit rôtir enfin.
La servante, méchante fille,
De son malheur rit bien alors.
Ah! disait-elle, comme il grille,
Il a vraiment l'amour au corps.
CHOEUR.
Il a vraiment l'amour au corps
Requiescat in pace. Amen.«
BRANDER.
Pour l'amen, une fugue, une fugue, un choral!
Improvisons un morceau magistral.
MÉPHISTOPHÉLÈS à demi-voix, à Faust.
Ecoute bien ceci! nous allons voir, docteur,
La bestialité dans toute sa candeur.

Faust et Méphistophélès sont tous deux sur les marches de l'escalier du fond à droite, Méphistophélès au-dessus de Faust. Tous les buveurs se lèvent en titubant, un broc de boisson à la main; ils prennent des attitudes pieuses, mais complètement ivres.

CHOEUR fugue sur le thème de la chanson de Brander.
Amen. Aa.. a.. men ... A.. men. Amen.
MÉPHISTOPHÉLÈS s'avançant.

A l'apparition de Méphistophélès, les buveurs terrifiés reculent vers leurs tables. Faust s'assied à une table de droite.

Vrai Dieu, messieurs, votre fugue est fort belle,
Et telle
Qu'à l'entendre on se croit aux saints lieux!
Souffrez qu'on vous le dise;
Le style en est savant, vraiment religieux;
On ne saurait exprimer mieux
Les sentiments pieux
Qu'en terminant ses prières, l'Eglise
En un seul mot résume. Maintenant,
Puis-je à mon tour riposter par un chant
Sur un sujet non moins touchant
Que le vôtre

Les buveurs entre eux mystérieusement et avec des regards idiots:

CHOEUR.
Ah ça! mais se moque-t-il de nous?
Quel est cet homme?
Oh! qu'il est pâle, et comme
Son poil est roux!
N'importe! Volontiers. Autre chanson. A vous.

Chanson de Méphistophélès

Méphistophélès, prenant le milieu de la scène

PREMIER COUPLET.
»Une puce gentille
Chez un prince logeait;
Comme sa propre fille
Le brave homme l'aimait
Et l'histoire l'assure,
Par son tailleur un jour,
Lui fit prendre mesure
Pour un habit de cour.
DEUXIÈME COUPLET.
L'insecte, plein de joie,
Dès qu'il se vit paré
D'or, de velours, de soie,
Et de croix décoré,
Fit venir de province
Ses frères et ses soeurs,
Qui, par ordre du prince,
Devinrent grands seigneurs.
TROISIÈME COUPLET.
Mais ce qui fut bien pire,
C'est que les gens de cour,
Sans en oser rien dire,
Se grattaient tout le jour.
Cruelle politique!
Ah! plaignons leur destin,
Et dès qu'une nous pique
Ecrasons-la soudain.
CHOEUR.
Ah! ah! bravo!
Bravissimo!
Ecrasons-la soudain.«
FAUST.
Assez! fuyons ces lieux où la parole est vile,
La joie ignoble et le geste brutal.
N'as-tu d'autres plaisirs, ne pourrais-tu me rendre
La jeunesse, oh! mon guide infernal?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Ah! tu veux la jeunesse! suis-moi.

Une trappe s'ouvre au milieu du théâtre d'où s'élance un jet de flammes dans lequel Faust et Méphistophélès disparaissent. Les buveurs tombent à la renverse épouvantés.


Fin du deuxieme Acte.


Troisième Acte

L'Amour sensuel

Prélude Symphonique

Le rideau se lève sur une vallée de roses; tout le théâtre est rempli de roses aux tiges dorées et aux feuilles argentées. Faust est rajeuni et couché sur un banc de roses. Méphistophélès se tient derrière lui.


Scène Première

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Voici des roses
De cette nuit écloses.
Sur ce lit embaumé,
O mon Faust bien-aimé,
Repose!
Dans un voluptueux sommeil,
Où glissera sur toi plus d'un baiser vermeil,
Où des fleurs pour ta couche ouvriront leurs corolles,
Ton oreille entendra de divines paroles.
Ecoute! les esprits de la terre et de l'air
Commencent, pour ton rêve, un suave concert.

Scène II


Faust, Méphistophélès, Choeur de Gnomes et de Sylphes

Choeur de Gnomes et de Sylphes.

Pendant ce choeur, plusieurs roses de droite et de gauche se métamorphosent en danseuses presque nues, couvertes seulement de voiles roses. Elles passent tour à tour devant Faust endormi en prenant des poses voluptueuses.

Songe de Faust

CHOEUR DE SYLPHES ET DE GNOMES.
Dors, heureux Faust, dors! Bientôt, sous un voile
D'or et d'azur, tes yeux vont se fermer;
Songes d'amour vont enfin te charmer,
Au fond des cieux va briller ton étoile.
»De sites ravissants
La campagne se couvre,
Et notre oeil y découvre
Des prés, des bois, des champs
Et d'épaisses ramées,
Où de tendres amants
Promènent leurs pensées.
Mais plus loin sont couverts
Les longs rameaux des treilles,
De bourgeons, pampres verts,
Et de grappes vermeilles.
Vois ces jeunes amants,
Le long de la vallée,
Oublier les instants
Sous la fraîche fouillée.

Marguerite apparaît au milieu des roses.

MÉPHISTOPHÉLÈS avec le choeur.
Une beauté les suit
Ingénue et pensive;
A sa paupière luit
Une larme furtive.
Faust! elle t'aimera
Bientôt.
FAUST endormi.
Margarita!

La vision disparaît.

Pendant cette partie du choeur, des gnomes ont envahi la scène et cherchent à saisir les danseuses qui fuient en zizag de tous côtés.

CHOEUR.
A l'entour des montagnes
Le lac étend ses flots,
Dans les vertes campagnes
Il serpente en ruisseaux.
Là de chants d'allégresse
La rive retentit.
D'autres choeurs là sans cesse
La danse nous ravit.
Les uns gaîment s'avancent
Autour des coteaux verts,
De plus hardis s'élancent
Au sein des flots amers.

Les gnomes disparaissent.

Partout l'oiseau timide,
Cherchant l'ombre et le frais,
S'enfuit d'un vol rapide
Au milieu des marais.
Tous, pour goûter la vie,
Tous cherchent dans les cieux
Une étoile chérie

L'image de Marguerite réapparaît.

Qui s'alluma pour eux.«
Dors, dors!
FAUST endormi.
Margarita!
CHOEUR.
C'est elle
Qu'Amour te destine. Regarde! qu'elle est belle!

La vision disparaît.

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Le charme opère, il est à nous
C'est bien, jeunes esprits, je suis content de vous.
.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
Bercez, bercez son sommeil enchanté.

Ballet des Sylphes

Les sylphes se balancent quelque temps en silence dans les airs autour de Faust endormi et disparaissent peu à peu.

FAUST s'éveillant.
Quelle céleste image! Oh! qu'ai-je vu! Quel ange
Au front mortel!
Où le trouver! Vers quel autel
Traîner à ses pieds ma louange? ...
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Eh bien il faut me suivre encore
Jusqu'à cette alcôve embaumée
Où repose ta bien-aimée.
A toi seul ce divin trésor!
Des étudiants voici la joyeuse cohorte
Qui va passer devant sa porte;
Parmi ces jeunes fous, au bruit de leurs chansons,
Vers ta beauté nous parviendrons.
Mais contiens tes transports et suis bien mes leçons.

Fin du troisième Acte.



Quatrième Acte

L'Amour idéal

Le théâtre est coupé en deux; soit une partie prise sur le tiers et l'autre sur les deux tiers de la scène.

Le tiers de la scène, à gauche, représente la chambre de Marguerite avec deux portes ouvrant l'une sur la rue, l'autre au fond, à gauche, sur le jardin qui se trouve derrière la chambre. Chaque fois qu'on ouvre cette porte on doit apercevoir le jardin; les arbres dépassent la hauteur de la maisonnette qui n'a qu'un rez-de-chaussée.

Dans la chambre au fond, à droite, un lit de jeune fille; au second plan, à gauche, appuyé contre un pilier, un grand fauteuil gothique placé dos au public. Le pilier termine une galerie à colonnettes d'un style gothique très simple. Quelques meubles, faïences images, paraissent sur les murs; à gauche, une commode.

A droite, au premier plan, un pan coupé, une église avec un escalier de trois ou quatre marches. Au-dessus du parvis de l'église, une croix qui peut s'éclairer ou s'éteindre à volonté. Les piliers de l'église sont ajourés avec une loge obscure derrière, c'est dans l'un des piliers qu'a lieu l'apparition de Faust pendant le rêve de Marguerite. Entre l'église et la maison de Marguerite, une large rue avec un rideau de place publique au fond.


Scène Première


Faust, Méphistophélès, Soldats, Étudiants

Choeur de Soldats et Chanson D'Étudiants

Au lever du rideau, des soldats arrivant par le fond, mêlés à des étudiants, envahissent la place et la rue en chantant.

LES SOLDATS.
»Villes entourées
De murs et remparts,
Fillettes parées,
Aux malins regards,
Victoire certaine
Près de vous m'attend;
Si grande est la peine
Le prix est plus grand.
Au son des trompettes,
Les braves soldats
S'élancent aux fêtes
Ou bien aux combats;
Fillettes et villes
lointain.



Scène II


Faust, Méphistophélès

Méphistophélès et Faust entrent par la rue du fond. Méphistophélès montre à Faust la maison de Marguerite et lui ouvre la porte. Faust entre dans la chambre. Méphistophélès sort par le fond.

Des tambours et des trompettes sonnent la retraite au loin.

FAUST seul dans la chambre de Marguerite.
Merci, doux crépuscule! Oh! sois le bienvenu!
Eclaire enfin ces lieux, sanctuaire inconnu,
Où je sens en mon front glisser comme un beau rêve,
Comme le frais baiser d'un matin qui se lève.
C'est de l'amour, j'espère ... Oh! comme on sent ici
S'envoler le souci!
Que j'aime ce silence, et comme je respire
Un air pur! ... O Seigneur,
Après ce long martyre,
Que de bonheur!
O jeune fille! ô ma charmante
O ma trop idéale amante!
Quel sentiment j'éprouve en ce moment fatal!
Que j'aime à contempler ton chevet virginal!
Quel air pur je respire!
Seigneur! Seigneur!
Après ce long martyre,
Que de bonheur!

Faust, marchant lentement, examine avec une curiosité passionnée l'intérieur de la chambre de Marguerite.


Scène III


Méphistophélès, Faust.

MÉPHISTOPHÉLÈS arrivant du fond du jardin.
La voici, je l'entends! Dans ce riant jardin
Cache-toi!
FAUST à demi-voix.
Dieu! mon coeur se brise dans la joie!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Profite des instants. Adieu, modère-toi,
Ou tu la perds.

Il lui montre la porte du jardin.

Bien! mes follets et moi,
Nous allons vous chanter un bel épithalame.

Il sort dans la rue.

FAUST.
O calme-toi, mon âme.

Il sort par le jardin.



Scène IV


Marguerite, Faust, caché dans le jardin.

MARGUERITE entrant, une lampe à la main.
Que l'air est étouffant!
J'ai peur comme une enfant;
C'est mon rêve d'hier qui m'a toute troublée ...
En songe je l'ai vu ... lui ... mon futur amant.
Qu'il était beau! Dieu! j'étais tant aimée
Et combien je l'aimais!
Nous verrons-nous jamais
Dans cette vie? ...
Folie! ...

Le Roi de Thulé

Chanson gothique

PREMIER COUPLET.
»Autrefois un roi de Thulé
Qui jusqu'au tombeau fut fidèle,
Reçut, à la mort de sa belle,
Une coupe d'or ciselé.
Comme elle ne le quittait guère,
Dans les festins les plus joyeux
Toujours une larme légère
A sa vue humectait ses yeux.
DEUXIÈME COUPLET.
Ce prince à la fin de sa vie,
Lègue ses villes et son or,
Excepté la coupe chérie
Qu'à la main il conserve encor.
Il fait à sa table royale,
Asseoir ses barons et ses pairs,
Au milieu de l'antique salle
D'un château que baignaient les mers.
TROISIÈME COUPLET.
Le buveur se lève et s'avance
Auprès d'un vieux balcon doré;
Il boit et soudain sa main lance
Dans les flots le vase sacré.
Le vase tombe; l'eau bouillonne,
Puis se calme aussitôt après.
Le vieillard pâlit et frissonne;
Il ne boira plus désormais.«

Elle se laisse tomber dans le fauteuil.

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
Autrefois, un roi .... de Thulé ...
Jusqu'au tombeau ... fut fidèle ...

Profond soupir.

Ah!

Elle s'endort.



Scène V


Sur la place, devant la maison de Marguerite.

Evocation.

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Esprit des flammes inconstantes,
Accourez! j'ai besoin de vous.

De toutes parts: de la terre, des coulisses, du fond, des murs, en un mot, de partout, apparaissent des feux follets qui voltigent en tous sens sur la scène et sautillent autour de Méphistophélès.

Follets capricieux, vos lueurs malfaisantes
Vont charmer une enfant et l'amener à nous.
Au nom du diable, en danse!
Et vous, marquez bien la cadence,
Ménétriers d'enfer, ou je vous eteins tous!

Les follets disparaissent.



Scène VI


Méphistophélès, Marguerite, Choeur des Follets.

Menuet des Follets.

Rêve de Marguerite.

Scène mimée.

Méphistophélès remonte la scène et va se placer dans l'encoignure de la maison et de la rue, au fond à gauche ... Il fait un geste comme pour évoquer l'arrivée de Marguerite ... Celle-ci arrive par la dernière rue de droite; elle marche comme dans un rêve, le regard fixe, jusqu'à l'avant-scène; arrivée là, elle paraît se demander où elle se trouve; elle lève les yeux et aperçoit l'église. Alors elle reprend courage; sa figure exprime le contentement; elle se tourne vers l'église et veut joindre les mains pour prier; mais Méphistophélès l'en empêche par un geste et elle est toute étonnée, après trois essais, dé ne pouvoir unir ses mains ...

Méphistophélès l'attire vers lui; elle s'en approche en marchant à reculons ... et, se retournant, elle se trouve face à face avec Méphistophélès: terrifiée, elle recule jusqu'à l'avant-scène ... Méphistophélès marche vers Marguerite qui recule et se détourne en cachant sa figure. Méphistophélès l'attire à lui et lui montre Faust qui apparaît dans le pilier de l'église. Marguerite toute émue, le regarde tendrement comme poussée par une force irrésistible ... Faust disparaît ... La croix au-dessus de l'église s'éclaire. Marguerite pleine d'espérance tend les bras vers la croix et se met à prier avec ferveur ... A la vue de la croix, Méphistophélès se cache sous son manteau et se retire lentement vers le fond ... La croix disparaît; Méphistophélès fait réapparaître l'image de Faust ... Marguerite se sent attirée par cette vision; mais, au moment où elle va approcher, l'image disparaît et la croix s'éclaire à nouveau. Marguerite se met à prier en pleurant et tombe lentement à genoux ... La croix disparaît et Marguerite tombe inanimée sur les marches de l'église.

Les feux follets réapparaissent partout par centaines et s'agitent dans les airs ... Méphistophélès, d'un geste, fait relever Marguerite et lui commande de disparaître ... Dominée par le regard de Méphistophélès, elle sort à reculons par le fond à droite en marchant toujours comme dans an rêve.

Méphistophélès reste seul en scène; Marguerite est toujours endormie dans son fauteuil ...

Sérénade de Méphistophélès avec Choeur de Follets

MÉPHISTOPHÉLÈS faisant le mouvement d'un homme qui joue de la vielle.
Maintenant,
Chantons à cette belle une chanson morale
Pour la perdre plus sûrement.
Devant la maison
De celui qui t'adore,
Petite Louison,
Que fais-tu dès l'aurore,
Au signal du plaisir
Dans la chambre du drille
Tu peux bien entrer fille
Mais non fille en sortir.
CHOEUR.
Ha!

Eclat de rire sec et strident.

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il te tend les bras:
Près de lui tu cours vite:
Bonne nuit, hélas!
Bonne nuit ma petite.
Près du moment fatal
Fais grande résistance,
S'il ne t'offre d'avance
Un anneau conjugal.
CHOEUR.
Il te tend les bras, etc.
Ha!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Chut! disparaissez! ... silence! ...
Allons voir roucouler nos tourtereaux.

Scène VII


Faust, Marguerite

Faust entre par la porte du jardin; Marguerite s'éveille

MARGUERITE.
Grands dieux!
Que vois-je! est-ce bien lui? dois-je en croire mes yeux?
FAUST.
Ange adoré, dont la céleste image
Avant de te connaître illuminait mon coeur,
Enfin, je t'aperçois, et du jaloux nuage
Qui te cachait encor, mon amour est vainqueur.
Marguerite, je t'aime!
MARGUERITE.
Tu sais mon nom! Moi-même
J'ai souvent dit le tien:
Faust! ...
FAUST.
Ce nom est le mien;
Un autre le sera, s'il te plaît davantage.
MARGUERITE.
En songe je t'ai vu tel que je te revois.
FAUST.
En songe tu m'as vu! ...
MARGUERITE.
Je reconnais ta voix,
Tes traits, ton doux langage ...
FAUST.
Et tu m'aimais?
MARGUERITE.
Je ... t'attendais.
FAUST.
Marguerite adorée!
MARGUERITE.
Ma tendresse inspirée
Etait d'avance à toi.
FAUST.
Marguerite est à moi.
MARGUERITE.
Mon bien aimé, ta noble et douce image
Avant de te connaître illuminait mon coeur!
Enfin, je t'aperçois, et du jaloux nuage,
Qui te cachait encor, ton amour est vainqueur.
FAUST.
Ange adoré, etc.
MARGUERITE.
Je ne sais quelle ivresse,
Brûlante, enchanteresse,
Dans ses bras me conduit.
FAUST.
Marguerite! ô tendresse!
Cède à l'ardente ivresse
Qui vers toi me conduit.

Faust la prend dans ses bras.

MARGUERITE.
Quelle langueur s'empare de mon être! ...
FAUST.
Au vrai bonheur dans mes bras tu vas naître,
Viens ...
MARGUERITE.
Dans mes yeux des pleurs ...
Tout s'efface ... Je meurs ...

Scène VIII


Faust, Marguerite, Méphistophélès.

MÉPHISTOPHÉLÈS entrant brusquement.
Allons, il est trop tard!
MARGUERITE.
Quel est cet homme?
FAUST.
Un sot.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Un ami.
MARGUERITE.
son regard
Me déchire le coeur.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Sans doute je dérange ...
FAUST.
Qui t'a permis d'entrer?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il faut sauver cet ange!
Déjà tous les voisins, éveillés par nos chants,
Accourent désignant la maison aux passants.
En raillant Marguerite, ils appellent sa mère.
La vieille va venir ...
FAUST.
Que faire!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il faut partir.
FAUST.
Damnation!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Vous vous verrez demain; la consolation
Est bien près de la peine
MARGUERITE.
Oui, demain, bien-aimé. Dans la chambre prochaine
Déjà j'entends du bruit.
FAUST.
Adieu donc, belle nuit
A peine commencée! Adieu, festin d'amour
Que je m'étais promis!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Partons, voilà le jour

Des voisins envahissent la scène en gesticulant.

FAUST.
Te reverrai-je encore, heure trop fugitive,
Où mon âme au bonheur allait enfin s'ouvrir?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
La foule arrive:
Hâtons-nous de partir!
CHOEUR DE VOISINS ET DE VOISINES DANS LA RUE.
Holà! mère Oppenheim, vois ce que fait ta fille!
L'avis n'est pas hors de saison;
Un galant est dans ta maison,
Et tu verras dans peu s'accroître ta famille.
MARGUERITE.
Ciel! entends-tu ces cris? Devant Dieu je suis morte.
Si l'on te trouve ici!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Viens! on frappe à la porte
FAUST.
O fureur!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
O sottise!
MARGUERITE.
Adieu. Par le jardin
Vous pouvez échapper.
FAUST.
O mon ange! A demain!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
A demain! à demain!
FAUST.
Je connais donc enfin tout le prix de la vie,
Le bonheur m'apparaît et je vais le saisir.
L'amour s'est emparé de mon âme ravie,
Il comblera bientôt mon dévorant désir.
MARGUERITE.
O mon Faust bien aimé, je te donne ma vie!
Pourrai-je te charmer au gré de mon désir? ...
L'amour s'est emparé de mon âme ravie,
Il m'entraîne vers toi: te perdre c'est mourir.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je puis donc à mon gré te traîner dans la vie,
Fier esprit! sans combler ton dévorant désir,
L'amour en t'enivrant doublera la folie,
Et le moment approche où je vais te saisir.
FAUST.
Je connais donc enfin, etc.
MARGUERITE.
O mon Faust bien-aimé, etc.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je puis donc à mon gré, etc.
CHOEUR au dehors.
Holà! etc., etc.

Fin du quatrième Acte.



Cinquième Acte

Chambre de Marguerite


Scène Première


Marguerite, Choeur D'Étudiants et de Soldats

MARGUERITE seule.

I

»D'amour, l'ardente flamme
Consume mes beaux jours.
Ah! la paix de mon âme
A donc fui pour toujours!

II

Son départ, son absence,
Sont pour moi le cercueil,
Et loin de sa présence,
Tout me paraît en deuil.

III

Alors ma pauvre tête
Se dérange bientôt;
Mon faible coeur s'arrête,
Puis se glace aussitôt.

IV

Sa marche que j'admire,
Son port si gracieux,
Sa bouche au doux sourire,
Le charme de ses yeux,

V

Sa voix enchanteresse
Dont il sait m'embraser,
De sa main la caresse,
Hélas! et son baiser,

VI

D'une amoureuse flamme
Consument mes beaux jours.
Ah! la paix de mon âme
A donc fui pour toujours!

VII

Je suis à ma fenêtre
Ou dehors tout le jour;
C'est pour le voir paraître
Ou hâter son retour.

VIII

Mon coeur bat et se presse
Dès qu'il le sent venir;
Au gré de ma tendresse
Puis-je le retenir!

IX

O caresses de flamme!
Que je voudrais un jour
Voir s'exhaler mon âme
Dans ses baisers d'amour!«

Tambours et trompettes sonnant la retraite. - Choeurs de soldats et d'étudiants qui se font entendre dans le lointain.

CHOEUR.
Au son des trompettes,
Les braves soldats
S'élancent aux fêtes
Ou bien aux combats.
Si grande est la peine
Le prix est plus grand.
MARGUERITE.
Bientôt la ville entière au repos va se rendre.
Clairons, tambours du soir déjà se font entendre.
Avec des chants joyeux,
Comme le soir où l'amour offrit Faust à mes yeux.
CHOEUR.
Jam nox stellata velamina pandit.
Per urbem quoerentes puellas eamus.
MARGUERITE.
Il ne vient pas!
Hélas!

Elle sort.


Changement a vue.



Scène II


Invocation a la Nature

La scène représente des forêts et des cavernes; à droite, à l'avant scène, une grande croix champêtre.

FAUST seul au milieu de la scène, appuyé contre un rocher.
Nature immense, impénétrable et fière,
Toi seule donnes trêve à mon ennui sans fin;
Sur ton sein tout-puissant je sens moins ma misère;
Je retrouve ma force et je crois vivre enfin.
Oui, soufflez ouragans! criez, forêts profondes!
Croulez, rochers! Torrents, précipitez vos ondes!
A vos bruits souverains ma voix aime à s'unir.
Forêts, rochers, torrents, je vous adore! Mondes
Qui scintillez, vers vous s'élance le désir
D'un coeur trop vaste et d'une âme altérée
D'un bonheur qui la fuit.

Scène III


Faust, Méphistophélès.

MÉPHISTOPHÉLÈS arrivant par le fond et regardant Faust.
Cette âme à moi librement donnée
Me serait-elle dérobée?
Il demande au ciel ses plus nobles emblèmes,
A la terre ses voluptés suprêmes,
Et rien n'apaise les tourments de ce coeur.
Ce mot fatal:
Temps, arrête-toi! il ne le dit pas.
Reste la vieille sensiblerie humaine,
Dernier moyen de perdition certaine.
Tu coucheras dans une fosse immonde,
C'est là la fin imbécile du monde!

S'approchant de Faust.

A la voûte azurée
Aperçois-tu, dis-moi, l'astre d'amour constant?
Son influence, ami, serait fort nécessaire;
Car tu rêves ici, quand cette pauvre enfant,
Marguerite ...
FAUST.
Tais-toi!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Sans doute il faut me taire,
Tu n'aimes plus! Pourtant en un cachot traînée,
Et pour un parricide à la mort condamnée ...
FAUST.
Quoi!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
En sorte
Que son amour pour toi la conduit ...
FAUST.
Sauve-la,
Sauve-la, misérable
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Ah! je suis le coupable!
On vous reconnaît là,
Ridicules humains! N'importe!
Je suis le maître encor de t'ouvrir cette porte;
Mais qu'as-tu fait pour moi
Depuis que je te sers?
FAUST.
Qu'exiges-tu?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
De toi?
Rien qu'une signature
Sur ce vieux parchemin.
Je sauve Marguerite à l'instant, si tu jures
Et signes ton serment de me servir demain ...
FAUST.
Eh! que me fait DEMAIN quand je souffre à cette heure?
Donne.

Il signe.

Voilà mon nom. Vers sa sombre demeure
Volons donc maintenant. O douleur insensée!
Marguerite, j'accours!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
A moi! Vortex, Giaour!
Sur ces deux noirs chevaux, prompts comme la pensée,
Montons et au galop ... La justice est pressée.

Ils sortent.



Scène IV


La Course à l'Abîme

Faust, Méphistophélès

Un vent d'orage souffle violemment.

FAUST dans la coulisse
Dans mon coeur retentit sa voix désespérée ...
.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

Des femmes et des enfants arrivent effrayés et tombent à genoux.

O pauvre abandonnée!
CHOEUR DE PAYSANS agenouillés devant une croix champêtre.
Sancta Maria, ora pro nobis;
Sancta Magdalena, ora pro nobis.
FAUST dans la coulisse.
Prends garde à ces enfants, à ces femmes priant
Au pied de cette croix.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Eh qu'importe! en avant!
CHOEUR.
Sancta Magdalena, ora pro ... - Ah! ...

Un éclair frappe la croix qui tombe renversée, cris d'effroi. Les femmes et les enfants se dispersent, épouvantés.

Faust et Méphistophélès apparaissent galopant sur leurs chevaux. - La pluie tombe à torrents.

FAUST.
Dieux! un monstre hideux en hurlant nous poursuit.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tu rêves
FAUST.
Quel essaim de grands oiseaux de nuit!
Quels cris affreux! ... ils me frappent de l'aile! ...
MÉPHISTOPHÉLÈS retenant son cheval.
Le glas des trépassés sonne déjà pour elle,
As-tu peur? Retournons.

Ils s'arrêtent.

FAUST.
Non, je l'entends. Courons!

Les chevaux redoublent de vitesse.

Orchestre seul.

MÉPHISTOPHÉLÈS excitant son cheval.
Hop! hop! hop!
FAUST.
Regarde, autour de nous, cette ligne infinie
De squelettes dansant.
Avec quel rire horrible ils nous saluent!
MÉPHISTOPHÉLÈS animant les chevaux.
Enfant,
Hop! hop! ... pense à sauver sa vie,
Hop! et ris-toi des morts.

Orchestre seul.

FAUST de plus en plus épouvanté et haletant.
Nos chevaux frémissent,
Leurs crins se hérissent,
Ils brisent leurs mors!
Je vois onduler
Devant nous la terre,
J'entends le tonnerre,
Il pleut du sang!!!
MÉPHISTOPHÉLÈS d'une voix tonnante.
Cohortes infernales!
Sonnez vos trompes triomphales!
Il est à nous!
FAUST.
Horreur!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je suis vainqueur!

Ils tombent dans un gouffre.



Scène V


L'Enfer

Les décors représentant l'Enfer se déroulent avec une rapidité vertigineuse de bas en haut, pendant que la scène est envahie par la vapeur sur toute la largeur du théâtre.

Pandoemonium.

Faust est livré aux flammes.

CHOEUR DES DÉMONS.
Has! Irimiru Karabrao! Has!
LES PRINCES DES TÉNÈBRES.
De cette âme si fière
A jamais es-tu maître et vainqueur, Méphisto?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
J'en suis maître à jamais
LES PRINCES DES TÉNÈBRES.
Faust a donc librement
Signé l'acte fatal qui le livre à nos flammes?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il signa librement.
CHOEUR DES DÉMONS.
Has! Has!

Les Démons portent Méphistophélès en triomphe.

Tradi oun marexil firtru dinxé burrudixé, etc ...

Fin du cinquième Acte.



Épilogue

Sur la Terre

QUELQUES VOIX vies profondeurs de la scène:
Alors l'Enfer se tut.
L'affreux bouillonnement de ses grands lacs de flammes,
Les grincements de dents de ses tourmenteurs d'âmes
Se firent entendre, et dans ses profondeurs
Un mystère d'horreur s'accomplit.
CHOEUR.
O terreurs!

Scène VI


Dans le Ciel

Pendant ce choeur, la scène commence à s'éclairer un peu en l'on aperçoit les toits et les tours d'une ville qui se trouve aux bas fonds de la scène. Des anges descendent du ciel et s'enfoncent dans les dessous comme s'ils descendaient dans l'intérieur de la ville. Puis ces mêmes anges reparaissent emportant le corps de Marguerite dans un groupe des plus poétiques. Tout le groupe remonte lentement vers le ciel avec Marguerite et le rideau baisse sur les derniers accords.

CHOEUR D'ANGES.
Laus! ... Hosanna! ...
Elle a beaucoup aimé, Seigneur! ...

Silence ... Murmures harmonieux.

UNE VOIX DANS LES HAUTEURS DES CIEUX.
Margarita!!!

Apotheose de Marguerite

CHOEUR D'ESPRITS CÉLESTES.
Remonte au ciel, âme naïve
Que l'amour égara,
Viens revêtir ta beauté primitive
Qu'une erreur altéra.
Viens, les vierges divines,
Tes soeurs les Séraphines,
Sauront tarir les pleurs
Que t'arrachent encor les terrestres douleurs.
L'éternel te pardonne, et sa vaste clémence
Un jour sur Faust aussi peut-être s'étendra.
Conserve l'espérance
Et souris au bonheur. Viens, viens, Margarita.

Le rideau tombe.

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