Dante Alighieri - La Divina Commedia - Inferno - Canto 01
Henri Longnon - La Divine Comédie - L'Enfer - Chant 01

Sur le milieu du chemin de la vie
Je me trouvai dans une forêt sombre :
Le droit chemin se perdait, égaré.

Ah ! qu'il est dur de dire quelle était
Cette forêt sauvage, âpre et infranchissable,
Dont le seul souvenir réveille la terreur !

Si amère, la mort l'est à peine un peu plus !
Mais, pour faire sentir le bien que j'y trouvai,
Je parlerai d'abord de mes autres rencontres.

Je ne puis dire, au vrai, comment j'y suis entré,
Tant j'étais plein de sommeil au moment
Que je quittai la véridique voie.

Mais, quand je fus au pied d'une montagne,
Où se fermait cette obscure vallée
Qui d'épouvantement m'avait percé le cœur,

En l'air je regardai, et je vis ses épaules
Déjà vêtues des rayons de cet astre
Qui mène droit chacun par tout sentier.

La peur alors se fit un peu plus calme,
Qui tant avait régné au plus creux de mon cœur,
Cette nuit-là, passée en grand pitié.

Et, comme un homme qui, l'haleine haletante,
Échappé de la mer, enfin sur le rivage,
Se retourne vers l'eau périlleuse et regarde,

Mon âme, ainsi, qui s'enfuyait encore,
Se retourna pour revoir le passage
Qui ne laissa jamais personne en vie.

Après que mon corps las j'eus un peu reposé,
Je repartis sur la pente déserte,
Le pied ferme, toujours, demeurant le plus bas.

Or voici, presque au début de la côte,
S'en venir un guépard agile et bondissant,
Qui de poil moucheté était tout revêtu.

Il ne s'écartait pas de devant mon visage
Mais m'empêchait si fort en mon chemin
Qu'à plusieurs fois je faillis retourner.

C'était l'instant que le matin se lève;
Et le soleil montait, et ces mêmes étoiles
Qui l'escortaient, lorsque l'Amour divin

Fit en premier mouvoir ces belles choses.
L'heure du our et la douce saison
Me donna donc raison de bien m'attendre

De ce félin au pelage amusant.
Mais non pas tant que la peur ne me prît
Quand m'apparut la face d'un lion,

Qui paraissait s'en venir contre moi,
La tête haute et plein de faim rageuse,
Si bien que l'air semblait en avoir peur.

Puis une louve encor, qui de toutes les faims
Semblait chargée en sa maigre carcasse,
Et qui à maintes gens fit misérable vie.

Tant de stupeur me causa cette bête
Par la terreur qui naissait de sa vue
Que je perdis tout espoir de la cime.

Tel que celui qui prend plaisir au gain,
Quand vient le temps où il se met à perdre,
Pleure et s'attriste en toutes ses pensées,

Tel me rendit la bête sans merci,
Qui, s'en venant contre moi, peu à peu
Me repoussait aux lieux où se tait le soleil.

Comme au bas-fond je m'en allais roulant,
Devant mes yeux vint à s'offrir quelqu'un
Qui semblait enroué après un long silence.

Quand je le vis parmi le rand désert,
je lui criai : « Ah ! prends pitié de moi,
Qui que tu sois, ombre ou homme vivant ! »

- « Homme je ne suis pas; homme je fus jadis;
Et mes parents, dit-il, furent lombards,
Et mantouans de patrie, l'un et l'autre.

Sub Julio naquis, encor que ce fût tard;
Et j'ai vécu dans Rome et sous le bon Auguste,
Au temps des dieux supposés et menteurs.

Je fus poète et j'ai chanté ce juste
Qui était fils d'Anchise et vint chez nous de Troie,
Quand la superbe Ilion fut brûlée.

Mais toi, vers ce tourment pourquoi donc retourner ?
Pourquoi ne gravis-tu cette heureuse montagne,
De toute joie le principe et la cause ? »

- « Est-ce donc toi, Virgile ? cette source
Qui d'éloquence épanche un si grand fleuve !
Lui répondis-je avec la honte au front.

Lumière, honneur de tous autres poètes,
Compte me soit tenu du zèle et de l'amour
Avec lesquels j'ai pratiqué ton livre !

Tu es mon maître et mon auteur tu es;
Tu est celui, seul, de qui j'ai pu prendre
Le noble style auquel je dois l'honneur.

Vois l'animal devant qui je fuyais;
Sage fameux, secours-moi contre lui :
Il fait trembler mes veines et mon cœur. »

- « Il te faudra tenir une autre voie,
Répondit-il en me voyant pleurer,
Si tu veux te sauver de ce lieu dangereux.

Car cette bête-là, pour laquelle tu cries,
N'a laissé nul mortel passer par son chemin,
Mais le harcèle, tant qu'elle l'ait dévoré.

De sa nature, elle est si mauvaise et cruelle
Que jamais son glouton désir n'est assouvi,
Et qu'après la curée elle a plus faim qu'avant.

Les mâles sont nombreux auxquels elle s'accouple,
Et seront plus encor, jusqu'à tant que le Vautre
Vienne, qui la fera mourir à grand douleur.

Il ne se repaîtra ni d'argent, ni de terres,
Mais de vertu, de sagesse et d'amour,
Et sa patrie sera de Feltre à Feltre.

Il sera le salut de cette humble Italie,
Pour qui sont morts et la vierge Camille,
Euryale, Nisus et Turnus, de leurs plaies.

De toute ville il chassera la louve,
jusques à tant qu'il l'ait en Enfer refoulée,
Là d'où l'envie la fit d'abord sortir.

Je pense et juge donc que pour toi le meilleur
Est de me suivre. Et je serai ton guide
Pour te tirer d'ici par un lieu éternel,

Où tu pourras ouïr les cris désespérés,
Où tu verras le deuil des âmes anciennes,
Dont chacune gémit sur la seconde mort.

Plus loin tu verras ceux qui se trouvent contents
Même en plein feu, espérant parvenir,
Quand que ce soit, aux chœurs des bienheureux.

Mais vers ceux-ci, si tu veux y monter,
Te mènera une autre âme plus digne,
A qui, en te quittant, je te compte laisser.

Car l'Empereur qui règne tout là-haut,
Comme je fus étranger à sa loi,
Ne veut point que par moi l'on entre en sa cité.

Il domine en tout lieu, mais c'est là qu'Il commande :
C'est là qu'est sa cité, là son trône suprême.
Oh ! bienheureux celui qu'Il y appelle ! »

Je répondis : « Poète, je t'adjure
Par ce vrai Dieu que tu ne connus pas,
Pour que j'échappe à ce mal, et à pis,

Mène-moi là où tu viens de me dire,
De sorte que je voie la porte de saint Pierre
Et ceux que tu m'as dit être si affligés. »

Lors il partit et je suivis ses pas.

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